AGAPES FRANCOPHONES 2017

Silences, mode(s) d’emploi. De la poétique du silence dans Les Choses et Un homme qui dort de Georges Perec _____________________________________________________________ 347 révolte : les activités des hikikomoris s’opposent à l’ordre naturel des choses. Ils dorment le jour, veillent la nuit, leur rythme familier étant dérangé : Je ne me sentais pas à l’aise de rester à la maison pendant la journée alors que tous mes amis faisaient de leur mieux dans leur nouvel environnement. Je sentais tout cela par la fenêtre à travers le vacarme de la bille. Seulement, la nuit, alors que les gens du monde étaient endormis, je pouvais me sentir légèrement mieux. (Lepastier 2013, 76) Il y a une forte ressemblance entre le hikikomori et le personnage décrit par Perec. Ils partagent cette crise du présent suspendu, la suspension de tout acte, de tout choix, et donc de toute progression temporelle. Le temps du personnage d’ Un homme qui dort se décale du temps universel : Pendant vingt-cinq ans, n’as-tu rien su de ce qui aujourd’hui est déjà l’inexorable ? Dans ce que te tient lieu d’histoire, n’as-tu jamais vu de failles ? Les temps morts, les passages à vide. Le désir fugitif et poignant de ne plus entendre, de ne plus voir, de rester silencieux et immobile. (UHQD 28) Au croisement de la rue Saint-Honoré et de la rue des Pyramides, l’alternance réglée des coups de frein, des arrêts, des reprises, des accélérations, rythme le temps presque aussi sûrement que la goutte inlassable, que le clocher de Saint-Roch [...] le temps ne s’arrête jamais totalement. (UHQD 51) Ces citations nous font remarquer que le silence acoustique est associé à l’aveuglement, et le gamme des couleurs que nous retrouvons pendant la lecture du roman suggère aussi cette idée : il ne s’agit que du blanc, gris ou noir. Le personnage ne devient que « lèvres muettes, yeux éteints ». (UHQD 29) À cela s’ajoute le refus du personnage de lire silencieusement. La lecture à haute voix pour laquelle opte le personnage est comparée avec la lecture des enfants et des vieillards. Elle est censée dénuder la parole de tout sens, ne se concentrer que sur les signifiants. Ce type de lecture se présente donc comme réticence à la fois celle de personnage et celle qu’il impose aux objets-porteurs du sens. Pourtant dans ce silence le personnage devient observateur. Pour déterminer l’émotion que le personnage d’ Un homme qui dort éprouve à l’égard des individus ou des objets qui l’entourent, il analyse leur situation communicative. Ceux qui restent silencieux et dont le message reste inaccessible lui inspirent l’admiration : Dans les jardins du Luxembourg, tu regardes les retraités joueurs de bridge, de belote ou de tarots. Sur un banc non loin de toi, un vieillard momifié, immobile, les pieds joints, le menton appuyé sur le pommeau de sa canne qu’il agrippe à deux mains, regarde devant lui dans le vide, pendant des heures. Tu l’admires. Tu cherches son secret, sa faiblesse [...] Il doit être sourd comme un pot, à moitié paralytique. Mais il ne bave même pas, il ne remue pas les lèvres, il cille à peine. (UHQD 61) Le vieillard, cette statue immobile et taciturne, suscite l’intérêt du personnage. De plus, l’admiration va à tel point que le personnage veut devenir

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