AGAPES FRANCOPHONES 2017

Sonia ZLITNI FITOURI Université de Tunis/FSHST, Tunisie ____________________________________________________________ 354 de langue française va faire du silence la matière de son roman car le silence, c’est aussi un prolongement de la parole. Situé dans les années 1990 en Algérie, Nos silences retrace le destin de deux femmes confrontées à l’horreur de la décennie noire. L’une, professeur d’anglais, double de l’auteure, parviendra à quitter son pays et à échapper à la violence ; l’autre, enlevée à sa famille et retenue dans le maquis, vivra de plein fouet la folie meurtrière et le fanatisme religieux. Sous forme de monologues- confessions, ces deux voix brisent le silence ; celui de ceux qui avaient peur, de ceux qui étaient endeuillés et de ceux qui n’ont pas eu le courage de dénoncer ou de se révolter. Une composition minimaliste : la dialectique de la parole et du silence Il y a dans ce livre deux textes simplement alternés, et pourtant inlassablement enchevêtrés, comme si aucun des deux ne pouvait exister seul, le deuxième se distinguant du premier par ses lettres écrites en caractères italiques. De la rencontre de la réalité et de la fiction, pourrait se révéler ce qui n’est jamais tout à fait dit dans l’un, ce qui n’est jamais tout à fait tu dans l’autre. L’auteure écrit pour garder vive la mémoire collective car « ces mots naphtaline pliés, rangés comme du linge ancien, jaunis par le temps, ces mots d’amour enfouis finiront par s’oublier, si personne ne les écrit » (NS 65) mais il y a dans son écriture à la fois comme une pudeur, une réserve, beaucoup de lucidité, acquise sans doute par le recul nécessaire qu’elle a pris pour parler de cette période noire. En aucun cas, elle ne voudrait s’enliser dans une logorrhée verbale chargée de ressentiments ou de s’engager dans un « j’accuse » virulent où elle laisserait déferler toute la colère contenue, l’angoisse nourrie par la menace imminente de mourir égorgée ou abattue par une balle dans le dos. Wahiba Khiari choisit de déjouer les limites du langage, de dire l’horreur de cette décennie sanglante dans une trame narrative intégrant le silence et mettant à mal les frontières du dicible et du récit : Si je pouvais, je déverserais sur eux toutes les encres envenimées, dans cette vie et celle d’après. Je cracherais ma rage, jusqu’au vomis, sur cette feuille et celle d’après. Mais je me suis juré de ne pas salir le verbe qui rend hommage aux belles silencieuses. (NS 106) La narratrice de Nos silences commence donc par raconter une histoire ; une page après, elle se lance dans une autre : dans cette rupture, cette cassure qui suspend le récit autour d’une attente, celle de la délivrance se trouve une poétique du récit bref jouant de son aspect fragmentaire pour en dire long sur une souffrance refoulée. L’écriture minimaliste de Khiari s’inscrit, d’un côté, dans une perspective poétique qui traduirait cette difficulté de mettre en mots les émotions, les sensations des personnages. Aussi les phrases s’éteignent-elles au profit de silences prégnants et le récit est-il privé de tout nom propre, de toute date, de toute référence précise. D’un autre côté, paradoxalement et à d’autres endroits du récit, l’auteure algérienne use d’un foisonnement de mots pour parler du silence. Son importance se lit dans l’écriture parce qu’il dit plus qu’il ne tait. Elle semble ainsi lutter contre le silence par la pratique de l’écriture, mais aussi se

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