AGAPES FRANCOPHONES 2017
Nos silences de Wahiba Khiari : Quand « écrire, c’est hurler sans bruit » _____________________________________________________________ 355 liguer avec lui par la pratique de la brièveté. Il est à préciser qu’il existe deux types d’effet-silence dans le texte de Wahiba Khiari : d’abord, un silence non- verbal qui se définit par la négative : le vide, l’absence de bruit, de son. C’est le silence du deuil, celui également de la menace, du danger de mort qui précède l’assaut des islamistes, le silence inquiétant de la nuit que l’on passe sur le qui- vive à guetter le moindre mouvement, la moindre ombre : Le silence, quand il se fait entendre, annonce toujours sa propre chute. Le monde autour s’est mis une muselière. Le ciel ne respire plus, pas un souffle, pas une brise. […] Le silence pèse, il emplit la maison et tout l’espace, il a pris mon père en otage, le tient par le bout des nerfs. Mon père voudrait sûrement qu’il vente, qu’il tonne, qu’il y ait un vacarme dehors, que les voisins se réveillent, qu’ils fassent du bruit, que les chiens aboient. Tout bruit serait plus paisible que ce silence menaçant. (NS 73) Ensuite, un silence inhérent à l’intériorité du texte, fait d’ellipses, d’aphorismes, de blancs et de brièveté. Ce dernier se manifeste, dans Nos silences , par une narration tissée de fragments, d’inachevé. La voix de la narratrice va résonner dans les silences qui prolongent les phrases, dans le sens des rapprochements inattendus, dans l’ellipse, dans les détours logiques surprenants. Les mots, les phrases, le récit installent des silences qui disent plus qu’ils ne taisent car le silence n’est pas fait de silence ; il est bavard, polyphonique. Cette tension de la parole et du silence fait que le texte laisse entendre plus, en disant moins par son organisation parataxique, par la rupture des segments syntaxiques, par l’évidement du récit. Cette écriture semble nourrie par « un passé qui ne passe pas ». Les souvenirs traumatisants des années noires, les sentiments d’angoisse puis de culpabilité investissent l’écriture de Nos silences d’un manque qui met en question structures linguistiques et modèles littéraires canoniques pour ressurgir dans un silence éloquent et inquiétant. Le récit fragmentaire serait à l’origine de l’aspect minimaliste de la narration , fondée sur une alternance de micro-récits occupant parfois même l’espace d’une demi-page. Les deux histoires juxtaposées, l’une racontée, l’autre esquissée, suggérée mais pas moins signifiée par le récit s’insèrent dans un rapport parataxique qui délimite un espace narratif vide créant l’effet de silence soutenu par une promesse d’intelligibilité. Ainsi une histoire n’est racontée que pour signifier une autre histoire, la vraie, l’unique qui ait de l’importance, celle des autres femmes. La narratrice fait éclore les fragments de paroles d’une de ses élèves disparues et qu’elle considère comme une « deuxième possibilité » d’elle- même : « Mon écriture contre son drame, mes jours contre ses nuits. Je lui cède les mots pour libérer sa vie. Je lui donne la parole pour rompre mes silences. » (NS 28) La narratrice esquisse ses traumatismes plutôt que de les décrire, suggère la douleur au lieu de la nommer ; ce qui devrait être un cri se transforme en un murmure mais d’une intensité telle qu’il ébranle le lecteur, transperce ses oreilles. L’auteure algérienne fait parler le langage du corps, celui meurtri, avili de la jeune fille : « Mon corps était un champ de bataille jonché de bleus et de coups ensanglantés. Il me fallait me ramasser de sous les décombres après leur passage. » (NS 91); celui traumatisé de la jeune femme exilée : « Ce doit être
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