AGAPES FRANCOPHONES 2017
Sonia ZLITNI FITOURI Université de Tunis/FSHST, Tunisie ____________________________________________________________ 356 encore mon corps, il angoisse à sa façon. Je connais les gestes qui vont suivre. » (NS 38). Elle le transforme en véritable personnage, un actant qui s’exprime, se prend en charge : « Mon corps se manifeste. Il prend la parole. Il a ses propres mots, ses maux de tous les jours. [...] Je me décide à l’emmener chez le médecin. […] Je l’assois en face de ce monsieur en blouse blanche. » (NS 38) Celui de la lycéenne séquestrée et violée se dédouble, devient autre, indifférent aux supplices : « Je quitte mon corps. Je l’abandonne à mon bourreau, le sien le mien. J’essaie de me dissocier de ce corps. […] ne lui laisser que le corps. Je réveille alors l’autre douleur, je repense à ma famille, je repasse les images et les cris. Je calme une douleur par une autre plus forte. » (NS 80) La souffrance a ceci de particulier qu’elle réveille les démons du passé, les fait ressurgir sur la face de la page blanche comme un cri de révolte. Mais le récit bref joue, dans Nos silences, un rôle de régulateur, de modérateur. Il vient absorber toute la charge de « rage » et d’ « encres envenimées » (NS 106) de l’auteure-narratrice pour les transformer en mots plus percutants en poésie et en charge émotionnelle. D’un fragment à l’autre, le temps narratif est suspendu, créant un figement de l’instant et l’immobilité de la souffrance morale et physique : « La nuit est lourde, elle commence à peser, le soleil n’a pas eu le temps de se coucher. Toutes les nuits n’ont pas le même poids. Celle-ci est écrasante. Elle s’affalera sur nous, la masse sombre, elle finira par nous ensevelir sous ses pans noirs. » (NS 72) Le vide s’installe, morcelant la narration, suscitant des blancs dans l’écriture, s’inscrivant dans une dialectique du discontinu-continu. La suppression sous forme d’aposiopèse qui est une interruption radicale de l’enchainement syntaxique ou d’ellipse qui entrave le parcours narratif attendu, ne détruit pas pour autant la diégèse, complétée et prolongée par des silences éloquents suscités par l’alternance du continu et du discontinu. La narratrice tente, par ailleurs, de passer sous-silence certaines périodes douloureuses en ayant recours à l’ellipse temporelle afin d’accélérer le récit et passer directement aux conséquences traumatisantes. C’est ainsi qu’elle raconte brièvement le passage d’une situation de sécurité et de stabilité à une autre sanglante et barbare : « Tout s’était passé très vite, trop vite pour réaliser ou comprendre. En quelques mois, nous avions glissé des craintes aux regrets, des simples prémonitions à la totale désolation. » (NS 12) Ce raccourci permet à la narratrice de se pencher davantage sur les affres de cette guerre civile et focaliser sa narration sur le supplice du viol à répétition subi par la lycéenne de 16 ans. Une autre ellipse narrative passe sous-silence une période d’incertitude vécue par la narratrice dans son exil ‒ « Cinq ans d’attente et voilà que je suis enfin sur le point d’être sa femme » (NS 82) ‒ afin de traduire des émotions fortes marquant la délivrance. Un autre exemple mais cette fois-ci d’ellipse verbale : « je n’étais pas voilée ; ne jamais céder à la menace » (NS 13), lancé comme un défi, comme une forme de résistance contre le danger imminent ! Force est de constater que ces ellipses font l’économie des plaidoiries, des justifications, laissent transparaître une colère et une détermination contenues dont les mots ne sauraient traduire l’intensité. Les petites phrases courtes, essentielles, disent tout par l’ellipse. Les frissons, les chagrins, les regrets ; toute une force suggestive vient de cette manière si particulière d’écrire la souffrance humaine.
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