AGAPES FRANCOPHONES 2017

Nos silences de Wahiba Khiari : Quand « écrire, c’est hurler sans bruit » _____________________________________________________________ 357 À ces ellipses, dont le sens étymologique renvoie inévitablement au « manque et à la suppression » répondent en écho les phrases inachevées, laissées en suspens, tronquées en quelque sorte et qui opèrent dans le texte une béance typographique, un espace de non-dits ouvert à toutes les interprétations, à toutes les suggestions et allusions : « Une envie folle m’étreignait, échapper à cette image de la main amicale tendue qu’on assassine dans le dos… Encore une ! » (NS 14) « J’ai reconnu la bague… » (NS 99) Trois points de suspension qui laissent supposer que c’était celle de sa sœur, enlevée puis abattue par ses tortionnaires. La narration dans Nos silences est elliptique par excellence d’autant plus que les effets de silence déjà repérés sont renforcés par l’aphorisme, autre figure rhétorique définie comme : « énoncé autosuffisant, pouvant être lu, compris, interprété sans faire appel à un autre texte. » ( Le Petit Robert ) Le pouvoir de suggestion des aphorismes est lié à leur concision tout comme la brièveté des fragments des deux récits, formés souvent d’une succession de phrases courtes comme dans cet exemple : « Je ne parviens pas à m’endormir. J’ai trop froid. Mes pieds sont glacés. Je ne les sens plus. » (NS 26) La narratrice semble ponctuer son monologue d’aphorismes, non à valeur moralisante comme dans les aphorismes généraux mais plutôt à valeur paradoxale : « La douleur de la mort, quand ce sont ceux qu’on aime qui meurent. Quand on survit à tous et aussi à soi-même » (NS 118) ou à valeur universelle : « Le corps protège ce qu’il a engendré » (NS 103)/ « Le bonheur se vit en silence. » (NS 96) Ces figures rhétoriques (ellipse, parataxe, aphorisme, fragmentation) qui parcourent le texte sont autant de techniques qui concourent à inscrire le silence dans le roman. De plus, le silence en lui-même peut être considéré comme une figure de rhétorique. C’est un argument en soi qui tend à convaincre, à unir dans une même pensée le lecteur et l’auteur. Pierre Van den Heuvel explique à juste titre que « Non seulement ces vides accordent une nouvelle valeur aux mots environnants, à ces quelques paroles qui restent, mais ils exercent aussi une fonction capitale dans la communication littéraire puisqu’ils appellent l’instance interlocutrice à la collaboration » (1992, 82). Le « caractère minimal de l’intrigue » impliquera ainsi dans une relation de cause à effet, une « activité maximale du lecteur » et c’est toute la force de l’écriture brève dans ce texte. À lui, à nous donc, de combler les trous du texte, de faire raisonner le silence dans le roman et de prolonger la pensée que l’auteure a entreprise. Aurions-nous encore besoin d’une myriade de personnages principaux et secondaires, affublés de portraits moral et physique, d’une intrigue bien ficelée, d’une narration noyée dans le pathos par des descriptions minutieuses, de phrases-fleuve, de mots violents pour être sensibles à toute cette détresse, à ce cri hurlant et pourtant muet? Wahiba Khiari utilise ainsi le silence pour briser le silence ; dénonce le silence d’une manière silencieuse. Le silence est langage. Silence et parole ne sont donc plus antinomiques mais reliés par le biais de la rhétorique car « écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit » lisons-nous dans la citation de Duras, mise en exergue au début du récit. Le silence met en scène, dans le roman de Wahiba Khiari, l’indicible, l’indescriptible, nous confrontant ainsi aux limites du langage. Face à la violence,

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