AGAPES FRANCOPHONES 2017
Sonia ZLITNI FITOURI Université de Tunis/FSHST, Tunisie ____________________________________________________________ 358 à la douleur, le silence traduit parfois l’impossibilité de mettre en mots des expériences limites, que celles-ci soient d’ordre personnel, comme c’est le cas pour la narratrice-auteure ou collectif comme c’est le cas pour cette lycéenne et pour des milliers d’Algériennes ayant subi ces supplices. Dire l’innommable L’écriture fragmentaire n’est pas à interpréter donc uniquement au niveau littéraire-syntaxique mais peut être impliquée au niveau psychologique à travers l’indicible, l’inexprimable. Ainsi le style elliptique s’élabore et suggère l’intensité des émotions intérieures et la narration joue avec l’énonciation. Le récit bref et fragmentaire constitue la marque de l’écrivaine afin de faire percevoir des difficultés à dire, afin de laisser émerger une parole plus proche du sentiment d’horreur, de l’écriture du désastre. Mais elle est sans cesse ramenée à cette impossibilité du langage à tout dire, à tout exprimer : « Et le souvenir de toutes les douleurs ressenties me traversait le corps tel un courant d’air glacé. Je voulais les expliquer, les comprendre pour mieux me préparer. Je n’avais que des mots approximatifs, ils ne m’aidaient pas assez. » (NS 66) La conscience de l’auteure est toujours aux prises avec un reste d’indicible, qui selon Christine Baron, « est tantôt interprété comme excès du mot sur sa capacité à rendre compte de soi, tantôt comme un excès du monde multiforme à se donner à la conscience sous la forme des mots » (2002, 292). La quête du mot, du nom susceptible de caractériser une émotion ou de décrire une douleur semble s’anéantir aux confins de l’innommable : « Je croyais être capable de rejoindre les siennes en les écrivant, à vrai dire je ne ressens rien d’autre qu’un profond malaise. Je suis très en-deçà de la réalité, je ne fais qu’esquisser des histoires que j’ai connues, mais de loin, de trop loin pour réussir à rendre le rouge du sang ou le noir de la nuit. » (NS 119) L’auteure trouve refuge dans les questions oratoires et l’ironie mordante. L’ironie est considérée, depuis Socrate jusqu’à Jankelevitch, comme une stratégie de discours et un pouvoir argumentatif. La litote étant une de ses figures courantes n’est-elle pas ce qui caractérise le plus l’écriture silencieuse de Wahiba Khiari ? L’ironie, dans Nos silences , sert la brièveté du récit, fait l’économie des mots, résume, dans les deux exemples qui suivent, un drame innommable, celui des filles enlevées par les islamistes puis violées sous couvert d’un mariage de jouissance avec des ‘‘maris temporaires’’, engrossées par un simple bismillah et une fatiha : Finalement, l’un deux a réussi à m’ensemencer. Labourée comme je l’ai été, c’est normal que je finisse par germer. Même si les mauvaises graines ne sont pas censées donner la vie, je suis enceinte. […] Comment ? Tu veux dire que je suis enceinte ? Depuis quand les morts donnent-t-ils la vie ? (NS 97) Et un peu plus loin : « Ils ont attaqué pendant la nuit, ils les ont tous tués. L’enfant que je porte est déjà orphelin, et moi, plusieurs fois veuve. » (NS 107) Appelée judicieusement par Philippe Hamon (1997) « l’écriture oblique », l’ironie satirique permet à l’auteure algérienne, par l’implicite qu’elle implique, de dresser obliquement un réquisitoire contre le silence de la loi sur les crimes de viol commis sur plusieurs milliers de femmes algériennes au cours de
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