AGAPES FRANCOPHONES 2017
Nos silences de Wahiba Khiari : Quand « écrire, c’est hurler sans bruit » _____________________________________________________________ 359 ces années 90, contre aussi la banalisation du corps du délit, l’élément qui matérialise la barbarie et la sauvagerie du viol et du meurtre et que le gouvernement tente, aujourd’hui, encore, d’effacer grâce à sa politique de la « réconciliation nationale » pour les islamistes criminels du GIA. La réaction cynique, teintée d’ironie de la jeune-fille est révélatrice de l’absurde de cette situation : « Pardonner ? Refouler mes souffrances, taire mes douleurs, torturer ma mémoire. M’automutiler pour effacer l’horreur de ma tête. Me résigner, accepter, me soumettre, me suicider quoi ! […] Pardonner ? Mais personne ne m’a demandé pardon que je sache ? » (NS 123) L’impact de l’ironie contenue dans cette citation est insidieux. Il titille ceux qui se sont tus, considérant encore ce sujet tabou, met en cause une politique laxiste et indifférente parce que machiste, culpabilise les consciences endormies, dénonce le silence érigé en principe de vie sous couvert d’une quelconque vertu protectrice, pire sous couvert de la raison d’État ! car : « Ici, soi-disant protégée, je crie sans voix à qui veut bien m’entendre. Ici, on a peur des mots, surtout ceux qui nous viennent d’ailleurs, on les chasse, les brûle, puis on les remplace par le silence. » (NS 55) Par ailleurs, l’ironie a cette capacité d’instaurer une distance susceptible d’éviter à l’écrivaine de tomber dans le pathos. Or, il s’agit bien dans Nos silences de ce que l’écrivain russe Maïäkovski a appelée « le pathos ironique » que l’auteur allemand Müller reprend en ces termes : Le pathos ironique est une expression de Maïakovski. […] Cette ironie ne veut pas dire qu’on reste extérieur à ce qui se passe, au contraire le pathos ironique surgit quand on est soi-même partie prenante […] une ironie qui ne relève pas de la fonction d’observateur : on est soi-même impliqué et on prend malgré tout ses distances. Voilà ce dont il s’agit : de l’union entre distance et implication 3 . Dans cette manière d’associer son silence à celui de ses concitoyennes, perceptible dès le pluriel du titre « Nos silences », de se faire la voix des femmes, de s’en vouloir d’avoir échappé à leur destin tragique, l’auteure ne peut échapper au pathos que par le truchement d’une écriture à la fois oblique et minimaliste. Autant son sujet est poignant, violent, autant les mots sont précis, condensés et sans concessions ! Le constat final est pourtant amer : Finalement les années noires ont eu raison de moi. Je culpabilise toujours d’y avoir échappée. Je les traîne tel un boulet de survie. Ma mémoire. Mon passé. Mon alibi. […] Je croyais être capable de rejoindre les siennes (douleurs) en les écrivant, à vrai dire, je ne ressens rien d’autre qu’un profond malaise. Je suis très en-deçà de la réalité, je ne fais qu’esquisser des histoires que j’ai connues. (NS 119) Conclusion Écrire sur le silence pour le briser à travers un échange silencieux entre deux femmes –vie contre drame, mots contre mutisme, le récit de Wahiba Khiari, minimaliste, fragmentaire, poétique est régénérateur, tissant l’indicible et 3 Cité dans Affinités électives : les littératures russe et allemande, 1880-1940, par Kerstin Hausbei, Stéphane Gödicke. Définition proposée lors d’un entretien de 1987 donné par Heiner Mûller à Ruth Bergaus, telle que conçue par Maïakovski.
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