AGAPES FRANCOPHONES 2017

Chaobin HUANG Université Sorbonne nouvelle-Paris 3, France _____________________________________________________________ 378 (Ducard2012, 200) qui est dans un rapport de différenciation avec le sujet lui- même. Dans cette perspective, notre travail s’attache au dédoublement énonciatif du langage intérieur que caractérise l’opération du s’entendre-parler. Nous commencerons par des considérations théoriques sur le rapport entre le langage intérieur et le silence énonciatif, et ensuite, nous passerons à l’étude du corpus pour repérer les marques discursives de cette hétérogénéité. Pour ce faire, nous analyserons les discours intérieurs littéraires dans Thérèse Desqueyroux 1 et La fin de la nuit 2 de François Mauriac. Nous verrons comment cette approche apporte un nouveau regard sur les discours intérieurs littéraires qui donnent accès à la matérialisation du langage intérieur humain, parce que les différentes formes sémiotiques du langage intérieur sont susceptibles d’être représentées par le dit et le non-dit (soit le silence discursif ou textuel ) dans les textes littéraires. 1. Le langage intérieur et l’intensité du silence La pensée n’est plus silencieuse lorsque les mots intérieurs sont entendus dans la conscience. Ainsi, il convient de mettre en rapport le silence de la pensée et la présence des mots. La représentation de mots dans la pensée La pensée verbale renvoie à l’usage de la langue, soit l’actualisation de l’acte d’énonciation. Elle est la forme sémiotique privilégiée du psychisme, puisque « [l’]exclusion du mot réduirait le psychisme à presque rien » (Bakhtine, Volochinov 1977, 51). Pourtant, cet usage de la langue ne demande pas les formes sémiotiques concrètes du signe linguistique, comme le son proféré et le caractère imprimé , parce que le locuteur pensant fait abstraction de la réalité physique du signe. Les mots intérieurs ne sont point des mots imaginés dans la pensée, mais leur représentation dans l’imagination , comme le remarque Husserl : « Ce n’est pas le son du mot imaginé qui existe ou les caractères imprimés, imaginés, mais leur représentation dans l’imagination. » (1969, 41) Autrement dit, ce sont les « signes phoniques (les "signes acoustiques" au sens de Saussure, la voix phénoménologique) [qui] sont "entendus" du sujet […] » (Derrida 1967, 90). Ainsi, la représentation imaginaire de mots dans la pensée renvoie à l’imagination acoustique 3 du signe. Le langage intérieur est caractérisé par cette voix intérieure perçue par le locuteur lui-même. Nous insistons sur la voix, parce que« ce sont des sons de mot, à savoir des sons qui portent une fonction de mot, qui apparaissent comme signes de mot pour des significations » (Husserl 1995, 33). L’abstraction de l’objet physique concret et externe du signe entraîne deux conséquences. En premier lieu, le langage intérieur qui est « un élément dynamique, instable, fluctuant, oscillant » (Vygotski 1997[1934], 489), est plus allusif que le langage oral ou écrit. En second lieu, c’est le sens qui compte surtout dans le langage intérieur pour se faire comprendre. Nous nous 1 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (TD), suivi du numéro de la page. 2 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (FN), suivi du numéro de la page. 3 Nous traduisons le terme de Ihde : « Inner speech considered as a type of auditory imagination. » (2007, 134)

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