AGAPES FRANCOPHONES 2017

L’hétérogénéité du langage intérieur : la construction d’ « un autre de soi » dans le silence/ _____________________________________________________________ 379 attacherons maintenant à ces deux dimensions pour clarifier le rapport entre le langage intérieur et le silence énonciatif. La variation des imaginations de mots La parole intérieure est souvent utilisée pour désigner la pensée verbale. Pour ce type de pensée, le locuteur se parle en mots. Du point de vue de l’imagination acoustique , le locuteur perçoit effectivement des mots dans la conscience, parce qu’il s’agit des discours qui sont « effectivement tenus, comme effectivement représentatifs » (Derrida 1967, 67). Husserl et Benveniste donnent des exemples de langage intérieur verbal concret, tels que « tu as mal agi, tu ne peux continuer à te conduire ainsi » (Husserl 1969, 42), ou « Non, je suis idiot, j’ai oublié de lui dire que … ; Non, tu n’aurais pas dû lui dire que… » (Benveniste 1974, 86). Il s’agit des paroles intérieures aussi grammaticales que les paroles extérieures. Quant à Vygotski, malgré la mise en évidence de l’agrammaticalité des mots intérieurs, ses études s’attachent également à une parole intérieure, parce que le « langage intérieur est tout de même un langage, c’est-à-dire une pensée liée au mot » (Vygotski 1997, 489). Dans ces conditions, la pensée n’est point silencieuse puisque les paroles intérieures, grammaticales ou non, sont effectivement perçues. Nul doute que le locuteur pensant peut se parler en mots dans la pensée. Pourtant, l’imagination acoustique de mots dans la pensée est oscillante et fluctuante, parce que l’usage des mots peut être flou jusqu’à devenir une impression, comme si les mots n’étaient pas manifestés. Bakhtine et Volochinov caractérisent le langage intérieur par des impressions globales d’énonciations , c’est-à-dire « une impression non encore isolée de l’objet total, qui donne en quelque sorte un avant-goût du tout, précédant et posant les fondements de la cognition nette de l’objet » (1977, 64). Ils prennent comme exemple les mots sur le bout de la langue. Dans l’impression globale d’énonciations, le locuteur ne connaît pas encore des énoncés complets et réalisés, ce qui renvoie à la forme du langage intérieur où les mots sont moins manifestés. Si le cas de l’impression globale d’énonciations fait encore une allusion aux mots, Husserl pousse à l’extrême la présence de mots en définissant une représentation vide de signe. Pour lui, « si les "mots font défaut", cela n’empêche pourtant pas les représentations de mot de pouvoir être présentes en tant que représentations vides et d’être aussi présentes en fait » (Husserl 1995, 34). Par exemple, il n’est pas besoin de se rappeler le nom pour savoir de quelle personne il s’agit dans la pensée ( ibid ). La non-existence de mots ne gêne pas la production du sens dans une voix phénoménologique. Cette citation de Husserl demande de réexaminer l’ absence de mots dans le langage intérieur dans la mesure où il envisage la présence de mots même dans leur représentation vide. De la représentation effective de mots à leur représentation vide en passant par l’impression globale d’énonciations, ces formes de représentation manifestent la variété des formes sémiotiques du langage intérieur, ce qui met en valeur « les conditions minimales d’exercice de la parole » (Richir 2000, 345) dans la vie solitaire de l’âme . Cela résulte de l’abstraction des réalités matérielles du signe linguistique dans le langage intérieur, caractérisé par l’imagination acoustique. Ces différentes formes de la voix intérieure renvoient aux représentations de mots qui varient sur une échelle de clarté des mots et

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