AGAPES FRANCOPHONES 2017

Chaobin HUANG Université Sorbonne nouvelle-Paris 3, France _____________________________________________________________ 382 connaît le contexte de toute sa pensée, parce que le « sujet de notre jugement intérieur est toujours présent à notre esprit» (Vygotski 1997, 475).Cette transparence souligne le caractère prédicatif de la forme syntaxique du langage intérieur ( ibid ., 436) comme dans les phrases averbales des occurrences (1) (2). Le blanc textuel y montre l’arrière-fond de la pensée qui est présupposé par le locuteur lui-même. En second lieu, on peut observer la défaillance du dire comme dans les deux occurrences suivantes (3) (4) marquées par les points de suspension. Le locuteur s’arrête de se parler en raison de la défaillance du dire, et commence alors à se souvenir. Ce mode de représentation « peut exprimer l’inachèvement ou l’inaccompli, mais aussi un non-dit explicite ou encore un non-dit expressif » (Lala 2002, 187). Les occurrences (5) (6) peuvent être expliquées par ces deux raisons à la fois. D’un côté, le contexte des paroles intérieures est transparent au locuteur. De l’autre, l’abréviation marque la défaillance du locuteur qui ne sait pas dire, c’est aussi pourquoi il répète « moi…moi… ». Quelles que soient les raisons de l’abréviation, les ellipses signalent non seulement la représentation effective de mots intérieurs (à travers les paroles abrégées), mais aussi le silence entre les mots (à travers le blanc textuel). Ce dernier, en tant que non-dit discursif, « rend visible le silence qui traverse les mots » (Lala 1999, 105) et ne marque pas forcément la pause de la pensée, si l’acte de signifier ne s’arrête pas. Le non-dit manifeste l’épaisseur du discours. Le blanc textuel qui est une forme du contenu , est expressif et significatif dans la dimension de la substance du contenu 4 . Autrement dit, malgré la différence au niveau de la forme du contenu, la réalisation de l’acte d’énonciation (représentée par le dit littéraire) et sa non-réalisation (représentée par le blanc textuel) constituent dans leur ensemble une zone de sens complète. De même, le processus significatif du langage intérieur se traduit dans divers modes de représentation imaginaire de mots. De ce fait, les ellipses sont le signe d’« un autre de soi »qui perçoit ses propres voix intérieures et qui se comprend également dans le non-dit silencieux. L’auto-interrogation et l’auto-réponse Cette analyse des ellipses permet de substituer la notion de voix intérieure à celle de parole intérieure qui donne l’impression de désigner plutôt la représentation effective de mot. Dans le texte littéraire, les voix intérieures existent dans le dit et le non-dit à la fois, d’où l’épaisseur du discours intérieur littéraire. Ainsi l’autre de soi se construit-il dans l’auto-réception du dit et du non-dit. La question-réponse interne met en évidence cette opération du s’entendre-parler, d’où le rapport de soi à soi comme un cas particulier de l’intersubjectivité. 4 Dans ses études de la fonction sémiotique, Hjelmslev remarque que le sens prend forme de façon différente dans chaque langue. À l’intérieur d’une même zone de sens, les formes du contenu d’une langue ne concordent pas avec celles d’une autre. Comme il le dit, le « sens devient chaque fois substance d’une forme nouvelle et n’a d’autre existence possible que d’être substance d’une forme quelconque » (1984, 70). Le sens du langage intérieur du locuteur-personnage est susceptible de prendre une forme vide représentée par le blanc ou les points de suspensions dans le texte. Par conséquent, la forme vide est aussi une forme du contenu.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=