AGAPES FRANCOPHONES 2017

L’hétérogénéité du langage intérieur : la construction d’ « un autre de soi » dans le silence/ _____________________________________________________________ 383 Répondre, c’est toujours répondre à quelque chose. Cette réflexivité discursive fait considérer le monologue comme un dialogue interne. Dans la perspective énonciative, il est question de deux voix qui « sont celles de l’énonciateur occupant les deux places de l’émission et de la réception-réponse » (Authier-Revuz 2012, 160), soit « la modalité autonymique, dialogisme réflexif de l’énonciateur avec ses propres mots » ( ibid ). Dans le corpus, nous repérons une séquence du discours intérieur qui constitue un va-et-vient explicité dans la narration : Non ! ce n’était pas encore cela ! Si elle n’eût pas été une mère, pourquoi cette joie lorsque Marie avait franchi son seuil, hier soir ? Une revanche contre la famille ? Peut-être…Mais alors pourquoi ce sentiment d’horreur devant la souffrance de cette enfant ? […] Qui exige cette affreuse communion ? « Morte, je ne t’empoisonnerais pas moins…Que te donner ? l’argent… » Tout à coup, Thérèse interrompit son va-et-vient, s’immobilisa, les yeux fixés sur la jeune fille. (FN 71) Le va-et-vient manifeste bien l’auto-réception des voix et les interactions intérieures. Dans d’autres occurrences, le s’entendre-parler se manifeste moins explicitement si nous tenons compte du non-dit discursif. Le surgissement de la réponse traduit exactement ce cas : Ici, Thérèse hésite ; s’efforce de détourner sa pensée de ce qui se passa dans la maison d’Argelouse, le surlendemain du départ de Jean : « Non, non, songe-t- elle, cela n’a rien à voir avec ce que je devrai tout à l’heure expliquer à Bernard ; je n'ai pas de temps à perdre sur des pistes qui ne mènent à rien. » (TD 97) Le surgissement de l’assertion négative « non, non » manifeste la forme abréviative du langage intérieur qui présuppose un arrière-fond implicite. Dans cette occurrence, les représentations situationnelles allusives sont indiquées par des marques complémentaires, telles que le pronom cela anaphorique et l’expression des pistes qui ne mènent à rien . D’après la narration, nous pouvons supposer qu’elles se réfèrent à la scène de souvenir. Ces marques signalent que le locuteur est conscient du contenu de l’image mentale sans aucun besoin de la décrire en mots. En se disant « non », le locuteur monologuant présuppose ces éléments qui sont transparents à lui-même. C’est pourquoi le surgissement de la réponse constitue une marque de l’instance de l’autre de soi. Dans un autre cas, c’est le locuteur premier-narrateur qui raconte les éléments contextuels implicites : « Non ! gémit Thérèse. Non ! non ! » Elle disait non à cette pensée qui lui venait, qu’elle voulait chasser ; à cette crainte absurde, mais qui naissait dans sa chair, à cette angoisse absurde encore, mais qui allait croître, elle en était sûre, l’envahir, la posséder tout entière. (FN 165) Dans ce cas, l’objet de la réplique du locuteur monologuant apparaît dans la narration, ou plus précisément, dans le psycho-récit. Il dit « non » à une pensée qui est encore floue et allusive ainsi qu’à des représentations émotionnelles : « crainte », « angoisse ». Il s’agit des éléments extralinguistiques de la pensée silencieuse qui s’interpénètrent avec le langage intérieur, comme «

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