AGAPES FRANCOPHONES 2017

Sur le (non) dit de la prétérition inversée _____________________________________________________________ 405 présentation de soi telle une image, « comme une construction qui se réalise en quelque sorte in vivo, à travers l’échange des interlocuteurs dans une situation donnée » (Goffman, 1959, cité par Dhondt et Vanacker 2013, §5) ; enfin, selon la perspective de l’analyse du discours, l’ethos « se montre dans l’acte d’énonciation » 6 (Maingueneau 2014, 34) et se construit « dans chaque prise de parole, qu’elle relève ou non de l’art de persuader » (Amossy 2010, 36). Il s’ensuit donc que les apports de l’analyse du discours élargissent la sphère d’application de l’ethos à l’image de soi, comme ressortissant de toute prise de parole, à visée persuasive ou non. L’ethos est perçu dans ce cadre théorique comme « indissociable de l’utilisation du langage par un sujet parlant » et, par conséquent, « il n’est pas nécessairement conscient et programmé » ( Ibidem ). Dans ce cas, la prétérition inversée semble témoigner du fait que l’ethos positif (d’un leader d’opinion) que L1 s’est construit dans le discours est le résultat de l’action programmée de L1. Or, la nouvelle image imposée par L2 entre en forte contradiction avec l’ethos initialement créé. En outre, l’effort pour refaire son ethos vient d’une double contrainte qui est d’ailleurs à l’origine de la construction de l’image de soi : la contrainte des règles de l’institution discursive et la contrainte de l’imaginaire social (cf. Amossy 2010, 38). Dans (3), la tentative de refaire l’ethos prouve qu’aucune analyse des interactions verbales ne peut exclure le rapport avec le social : le locuteur est contraint de se soumettre aux exigences tant de l’espace discursif où il se manifeste (dans notre cas, un forum éducationnel), que de la doxa (un leader ne devrait pas gagner l’adhésion des gens par un discours offensant.) L’appel à la prétérition inversée acquiert le statut d’étape essentielle d’un « processus réparateur » (Goffman 1974 : 23) qui survient lorsqu’il se produit un événement « incompatible avec les valeurs sociales défendues et sur lequel il est difficile de fermer les yeux » ( Ibidem ). Dans (3), l’attaque aux personnes handicapées est sans doute incompatible avec les normes sociales, et la réponse de L2 éveille dans la conscience de L1 la gravité de son offense, ce qui déclenche la phase principale de « l’échange réparateur » (Nizet et Rigaux 2005, 49). Ce processus réparateur, qui transmet l’idée que « la faute doit être considérée comme exceptionnelle, comme hors cadre » ( Ibidem ), est réalisé par : - l’acte de s’excuser ( désolé ), - l’explicitation de l’intention discursive ( Je n’ai voulu vexer personne ), - la prétérition inversée qui devrait annuler le côté référentiel de la comparaison entre les élèves et les handicapés et donner une nouvelle interprétation à la comparaison. Le fait que L2 ait choisi de ne plus intervenir dans l’interaction pourrait être un signe qu’il a accepté les excuses et que l’effort de réparation a eu du succès. D’autre part, L1 paraît content d’avoir sauvé sa face, à savoir « l’image de soi délinée selon certains attributs sociaux approuvés, et néanmoins partageables » (Goffman 1974, 9). La perte imminente de la face par L1 a été évitée non seulement grâce à sa prise de position réparatrice, mais également 6 Nous faisons ici référence à la distinction opérée par Dominique Maingueneau entre « éthos dit (ce que le locuteur dit sur lui-même) et éthos montré (ce que montre sa manière d’énoncer). » (2014, 34)

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