AGAPES FRANCOPHONES 2017

Le silence, entre oubli et choix, autant de clefs dans l’évolution des langues _____________________________________________________________ 449 toutes les pièces de théâtre, l’acte commence par une mise en situation, suivie d’une amorce de dialogue émanant de l’un ou l’autre des personnages qui argumente avec d’autres qui entrent au fur et à mesure de la discussion. Les dialogues sont parsemés de descriptions physiques et des attitudes des uns et des autres plus ou moins longues et laisse entrevoir l’atmosphère générale que l’auteur souhaite dégager de manière à ce que les acteurs entrent plus facilement dans la peau de leur personnage et entraînent avec eux les spectateurs. L’analyse du premier fragment laisse apparaître différentes manières, afin de susciter le silence, directement ou indirectement. Ainsi, le tableau jardin du cloître ( Avec mépris .) Cela suffit à remuer les hommes de mon pays. Mais leur cœur ressemble à cette rose avare. Un souffle plus puissant les fanerait, ils ont le printemps qu’ils méritent./JAN : Vous n’êtes pas tout à fait juste. Car vous avez aussi l’automne./MARTHA : Qu’est-ce que l’automne ?/JAN : Un deuxième printemps, où toutes les feuilles sont comme des fleurs. ( Il la regarde avec insistance .) Peut-être en est- il ainsi des êtres que vous verriez fleurir, si seulement vous les aidiez de votre patience./MARTHA : Je n’ai plus de patience en réserve pour cette Europe où l’automne a le visage du printemps et le printemps l’odeur de misère. Mais j’imagine avec délices cet autre pays où l’été écrase tout, où les pluies d’hiver noient les villes et où, enfin, les choses sont ce qu’elles sont. Un silence. Il la regarde avec de plus en plus de curiosité. Elle s’en aperçoit et se lève brusquement ./MARTHA : Pourquoi me regardez-vous ainsi ?/[88] JAN : Pardonnez-moi, mais puisque, en somme, nous venons de laisser nos conventions, je puis bien vous le dire : il me semble que, pour la première fois, vous venez de me tenir un langage humain./MARTHA, avec violence . Vous vous trompez sans doute. Si même cela était, vous n’auriez pas de raison de vous en réjouir. Ce que j’ai d’humain n’est pas ce que j’ai e meilleur. Ce que j’ai d’humain, c’est ce que je désire, et pour obtenir ce que je désire, je crois que j’écraserais tout sur mon passage./Jan, il sourit . Ce sont des violences que je peux comprendre. Je n’ai pas besoin de m’en effrayer puisque je ne suis pas un obstacle sur votre chemin. Rien ne me pousse à m’opposer à vos désirs./MARTHA : Vous n’avez pas de raison de vous y opposer, cela est sûr. Mais vous n’en avez pas non plus de vous y prêter et, dans certains cas, cela peut tout précipiter./JAN : Qui vous dit que je n’ai pas de raisons de m’y prêter ?/MARTHA : Le bon sens et le désir où je suis de vous tenir en dehors de mes projets./[89] JAN : Si je comprends bien, nous voilà revenus à nos conventions./MARTHA : Oui, et nous avons eu tort de nous en écarter, vous le voyez bien. Je vous remercie seulement de m’avoir parlé des pays que vous connaissez et je m’excuse de vous avoir peut-être fait perdre votre temps. Elle est déjà près de la porte . Je dois dire cependant que, pour ma part, ce temps n’a pas été tout à fait perdu. Il a réveillé en moi des désirs qui, peut-être, s’endormaient. S’il est vrai que vous teniez à rester ici, vous avez, sans le savoir, gagné votre cause. J’étais venue presque décidée à vous demander de partir, mais vous le voyez, vous en avez appelé à ce que j’ai d’humain, et je souhaite maintenant que vous restiez. Mon goût pour la mer et les pas du soleil finira par y gagner./ Il la regarde un moment en silence . Jan, lentement . Votre langage est bien étrange. Mais je resterai, si je le puis, et si votre mère non plus n’y voit pas d’inconvénient./MARTHA : Ma mère a des désirs moins forts que les miens, cela est naturel. Elle n’a donc pas les mêmes raisons que moi de souhaiter votre présence. Elle ne pense pas assez à la mer et aux plages sauvages pour admettre [90] qu’il faille que vous restiez. C’est une raison qui ne vaut que pour moi. Mais, en même temps, elle n’a pas de motifs assez forts à m’opposer, et cela suffit à régler la question./JAN : Si je comprends bien, l’une de vous m’admettre par intérêt et l’autre par indifférence ?/MARTHA : Que peut demander de plus un voyageur ? Elle ouvre la porte./JAN : Il faut donc m’en réjouir. Mais sans doute comprendrez-vous que tout ici paraisse singulier, le langage et les êtres. Cette maison est vraiment étrange./MARTHA : Peut-être est-ce seulement que vous vous y conduisez de manière étrange. Elle sort.

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