AGAPES FRANCOPHONES 2017
Angeliki KORDONI Université Paris-Sorbonne Abu Dhabi ____________________________________________________________ 460 enquête grâce aux propriétés silencieuses du texte. C’est un moment qui libère l’imagination du lecteur et qui l’invite à une découverte constante. 2. La réception littéraire et la participation du lecteur Pendant longtemps et jusqu’aux années 1970, les théories littéraires ont passé sous silence le rôle du lecteur dans la construction du sens et ont montré une attitude méfiante envers lui. La théorie de la réception, telle que l’École de Constance la décrit, est d’abord conçue comme une individualisation de l’acte de lecture. Les travaux de Hans Robert Jauss et de Wolfgang Iser établissent des liens dialogiques entre le texte et le lecteur et s’attachent à montrer comment le lecteur exerce une fonction déterminante dans l’élaboration du sens de l’œuvre. Iser, en actualisant le rôle du lecteur, explique que le texte se présente comme un processus inachevé qui se consacre à la polysémie : « Tant qu’il était question de l’intention de l’auteur, ou encore du mode de structuration du texte, on avait tendance à oublier que tout cela n’avait de sens que si le texte était lu. » (Iser 1985, 47) Plus loin, il ajoute que le texte se caractérise par des lieux d’indétermination, des places vides et des blancs qui constituent des silences permettant la participation active du lecteur au déroulement de l’action. Ces silences viennent interrompre la cohérence textuelle et invitent le lecteur à la rétablir (Delcroix et Hallyn 1995, 329) : « En tant que silences dans le texte, ils ne sont rien . Mais de ce rien est issue une simulation importante à l’activité de constitution. » (Iser 1985, 351). Dans une perspective similaire , Umberto Eco, dans Lector in Fabula, s’interroge aussi sur l’esthétique de la réception et sur la place et la coopération du lecteur dans l’acte de lecture. En décrivant le texte comme « une machine paresseuse », Eco accorde au lecteur une grande initiative interprétative et l’incite à aider le texte à fonctionner (Eco 1985, 66-67). Il explique que le texte littéraire ne révèle son contenu que partiellement et que son caractère ouvert exige un lecteur actif et coopératif. Pour Jauss, « la lecture d’une œuvre nouvelle s’inscrit toujours sur le fond des lectures antérieures et des règles et codes qu’elles ont habitué le lecteur à reconnaître. Elle mobilise également son expérience au monde. Aussi, la lecture est-elle toujours une « perception guidée » (Piegay-Gros 2002, 54). La conception d’« horizon d’attente » permet au lecteur d’aborder une œuvre nouvelle et renvoie aux références, aux intérêts et aux besoins préalables que le lecteur a construit au cours de ses lectures. Il s’agit donc d’un ensemble d’expériences passées et de stratégies intertextuelles qui s’entrecroisent avec le nouveau texte. Ces stratégies anticipent la lecture et permettent la familiarisation avec l’œuvre nouvelle. La définition d’« horizon d’attente » met en jeu une autre notion - inventée par Julia Kristeva, à la suite des études de Mikhaïl Bakhtine - celle d’ « intertextualité ». Elle renvoie à un phénomène d’emprunt, qu’il soit explicite ou implicite, lors de la genèse d’une œuvre littéraire. Tout texte est décrit comme un collage, une reprise, une absorption d’autres textes (Kristeva 1969, 145) et une mosaïque de citations, mais qui sont intégrés à un telos différent et particulier. Dans le cas de Proust, on trouve l’influence de Flaubert. Dans la Vie de Henry Brulard, Stendhal se souvient de la lecture de Don Quichotte et rapporte aussi son amour pour Shakespeare. La Fontaine s’inspire des fables d’Esope, James Joyce fait allusion à l’ Odyssée et Jean Anouilh reprend le mythe d’Antigone .
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