AGAPES FRANCOPHONES 2017

Le silence et la peinture _____________________________________________________________ 47 rapport du silence et des figures du discours, nous tenons à préciser que le silence n’est équivalent à aucune figure de rhétorique au sens propre du terme. Il existe bien sûr des figures proches du silence, qui font allusion à la rupture, dans le cas du texte, à ses « lieux d’indétermination » ou à ses « lieux vides » 2 . Les traités de rhétorique rangent généralement parmi les figures d’omission l’ellipse, la litote, ainsi que la prétérition ou encore la réticence et l’aposiopèse, ces dernières étant souvent considérées comme des synonymes 3 . En tant que moyens de la condensation, ces figures contribuent à souligner la tension du texte et, par leurs allusions souvent équivoques, suggèrent des sous-entendus. Mais dans le contexte de la représentation picturale, que signifient les notions de sous-entendu, d’omission ou de rupture ? Dans les arts figuratifs, le non-exprimé se manifeste surtout par l’interruption d’une continuité spatiale. Les vides qui articulent la surface du mur ou de la statue font partie intégrante de l’ensemble architectural ou sculptural et, en peinture, ils marquent les intervalles séparant les éléments de l’image. Ces vides peuvent donc être considérés comme des équivalents visuels de certains types de silence. Bien évidemment, le silence apparaît différemment sur les tableaux figuratifs et non-figuratifs. Même à l’intérieur de la peinture figurative, le silence ne surgit pas de la même manière dans le cas des différents genres picturaux : la représentation de la nature inanimée – que le français désigne par l’expression « nature morte » – suggère au spectateur davantage du silence que la narration figurative, la mise en scène des personnages en action. Si la « parole des images » se visualise par la rhétorique des gestes des figures, peut-on supposer alors l’existence d’une « gestuelle du silence » ? L’iconographie tient traditionnellement pour un tel geste celui d’Harpocrate, le dieu du silence, qui pose la main devant la bouche 4 . Mais on peut également songer aux différentes allégories du silence recensées par Cesare Ripa dans son Iconologie . Il mentionne par exemple un homme sans visage, dont tout le corps est couvert d’yeux et d’oreilles : la cause en est, comme il le déclare dans l’article « Silenzio », qu’il faut beaucoup voir, souvent se taire, et peu parler (Ripa 1767, 163). Les allégories du silence mettent en scène une figure humaine accompagnée de quelques attributs spécifiques, comme la grenouille ou la pêche, le fruit sacré d’Harpocrate. Ces allégories ne sont pourtant guère des images silencieuses, car le spectateur a l’impression que par leurs gestes, les personnages lui parlent et l’incitent à reconnaître les représentations du silence. 2. L’ellipse et la rupture picturales Tout comme l’allégorie, les autres figures de rhétorique ne peuvent être appliquées à la peinture que de manière indirecte. Bien que la théorie rhétorique ait pendant longtemps déterminé la conception artistique, on ne peut pas parler de « figures visuelles » au sens strict du terme puisqu’il est impossible de transposer automatiquement la notion de figure du niveau verbal au visuel. C’est l’expression picturale de la réticence qui pose le plus de problèmes puisqu’elle peut porter le risque d’une interprétation détournée. Il existe cependant quelques exemples picturaux bien typiques pour sa visualisation, dont le plus connu est sans conteste le tableau disparu de Timanthe qui représente le sacrifice d’Iphigénie. Selon le témoignage des textes, sur ce tableau, le peintre grec a choisi de cacher par un voile le visage d’Agamemnon, père d’Iphigénie, et de suggérer ainsi 2 Concernant ces formules voir les ouvrages d’Iser (1985) et d’Ingarden (1983). 3 Voir à ce sujet Dupriez 1984, 65 et Fontanier 1977, 372, 135. 4 Sur la représentation d’Harpocrate - qui est l’adaptation grecque de la divinité égyptienne Horus enfant - voir Chastel (2001, 65-90).

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=