AGAPES FRANCOPHONES 2017

BETÁK Patrícia Université Eötvös Loránd de Budapest, Hongrie _____________________________________________________________ 56 lequel le silence plonge toute une ville dans l’empire du silence quotidien ; le Malentendu avec son vieux serviteur mutique, une pièce dans lequel le silence provoque un dénouement tragique ; Jonas, l’artiste peintre de L’Exil et le Royaume qui songe au silence pour retrouver les voies paisibles de la création ; le personnage du Renégat dont la langue est littéralement arrachée ; ainsi que les figures maternelles peintes dans les textes de Camus qui se voient toutes murées dans leur silence – la liste étant loin d’être exhaustive. De nombreuses études critiques sont également consacrées au concept du silence et du silence maternel dans l’œuvre camusienne. Selon Hiroshi Mino : « C’est que, comme toute bonne littérature, l’œuvre d’Albert Camus baigne dans un certain silence qu’elle postule et dont elle se joue. […] Silence ambigu, qui cache encore plus qu’il ne dévoile. » (1987, 7) Dans ce sens, le silence apparaît comme un élément d’interprétation possible de l’œuvre camusienne. 4.1. Du silence de genèse à la création. Combattre le silence par le vivifier Les critiques s’accordent pour dire que le silence est un élément central dans l’œuvre d’Albert Camus en suggérant également que toute son œuvre a pu naître puisque « l’auteur souhaitait faire parler une mère constamment murée dans son silence », et puisque « ce que la mère n’a pas pu confier à son fils, le fils le confiera à l’écriture » (Espas 2015). Selon Alain Costes « en ce personnage de la mère silencieuse nous trouverons ultérieurement le principe même de la singularité de l’œuvre de son fils » (1973, 38). La complexité inhabituelle du silence présente dans ses œuvres en apporte également la preuve. Telle est cette complexité qu’il est même possible de typifier ses silences : silence de genèse (silence maternel) ; silence pur/pacificateur (paix, mer, nature) ; silence épistolaire (silence de la correspondance) ; silence confessionnel (la conscience parlante) ; silence de la non-communication (tragédie du non-dit, pendant de la parole) ; silence précédant la révolte (silence subi par des opprimés). Une analyse approfondie des œuvres camusiennes nous montre que c’est par la création de ces silences qu’Albert Camus équilibre le silence maternel. C’est en habillant le concept du silence, en lui donnant du sens, en le remplissant, en le faisant parler, voire, en l’idéalisant, en un mot, en le vivifiant qu’il arrive à le combattre. En outre, le fait que Camus prête sa voix à tous ceux qui n’en ont pas, apporte une autre preuve qui confirme son intention d’équilibrer ce silence de genèse. La typologie de ces silences nous sert, entre autres, à démontrer que c’est par la création d’antithèses que Camus crée l’équilibre nécessaire permettant de combattre l’antipode négatif de toute chose. Dans ce sens, l’antipode du silence maternel est la parole , c’est-à-dire la création en soi. 5. Typologie des silences camusiens 5.1. Le silence maternel – Un silence idéalisé ? Publiée en 1937, l’Envers et l’Endroit 4 est la première œuvre d’Albert Camus, identifiée par lui comme la source secrète de toute sa pensée. Il y décrit 4 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (EE), suivi du numéro de la page.

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