AGAPES FRANCOPHONES 2017
Quand le silence prend la parole. Typologie des silences dans l’œuvre d’Albert Camus _____________________________________________________________ 57 le foyer familial dominé par une grand-mère sévère, ainsi que les silences et l’effacement volontaire d’une mère mystérieuse. Selon André Abbou « la pierre angulaire de la pensée de Camus réside dans les silences de sa mère ». (2009, 16) Les silences au pluriel, puisque tout comme L’Envers et l’Endroit , l’interprétation du silence de genèse se veut également double. Pour ce qui est de la figure maternelle telle que Camus la retrace : « Elle se tasse alors sur une chaise et, les yeux dans le vague, se perd dans la poursuite éperdue d’une rainure de parquet », elle se voit souvent idéalisée dans l’ouvrage. (77) Camus découvre un contenu profond derrière ce silence. Nous observons que, dans la plupart des cas, Camus est reconnaissant du silence de sa mère, voire à celui de toute sa famille. En parlant de l’envie qui ne figure pas parmi ses nombreuses faiblesses, il écrit : Le mérite de cette heureuse immunité ne me revient pas. Je la dois aux miens, d’abord, qui manquaient de presque tout et n’enviaient à peu près rien. Par son seul silence, sa réserve, sa fierté naturelle et sobre, cette famille, qui ne savait même pas lire, m’a donné alors mes plus hautes leçons, qui durent toujours. (EE 32) Toutefois, par la suite, Camus parle d’un silence « animal » qui fait que l’enfant a pitié de sa mère, et se pose la question : est-ce l’aimer ? Dans ce cas, le silence de la mère n’est aucunement idéalisé. Nous nous retrouvons donc face à une double interprétation du silence maternel : une figure maternelle perçue indifférente par la rigidité de son silence, opposée à une figure maternelle considérée comme énigmatique du seul fait de son silence. 5.2. Le silence pur et pacificateur Étant le plus proche du concept traditionnel, le silence pacificateur est celui qui se trouve dans la description de la nature, de la mer et du soleil algérien chez Camus. Pour l’illustrer, nous prenons l’exemple de l’ouvrage Le Premier Homme 5 . Avec l’écriture de ce roman à caractère fortement autobiographique, l’auteur espérait « réparer le silence angoissant de ses premiers âges ». (Castillo 2013, 9) Personnage principal du roman, Jacques Cormery, orphelin de père de manière très précoce, essaie d’obtenir des informations sur son père. Très tôt, l’enfant constate que l’événement le plus important dans la vie de celui-ci, le seul dont nous ayons gardé la trace, est sa mort. La curiosité de l’enfant s’apaise avec les années, il grandit sans père. C’est à l’âge de quarante ans que, à la demande de sa mère, il se rend au cimetière pour voir la tombe du défunt. Un véritable tournant se produit alors dans sa vie : Jacques Cormery, le regard levé vers la lente navigation des nuages dans le ciel, tentait de saisir derrière l’odeur des fleurs mouillées la senteur salée qui venait en ce moment de la mer lointaine et immobile quand le tintement d’un seau contre le marbre d’une tombe le tira de sa rêverie. (PH 754) « Tentait de saisir », « lointaine », « immobile », « le tira de sa rêverie », « un calcul machinal » – ces termes sont choisis pour évoquer l’image d’un silence qui permet à l’homme de se recueillir et de tirer des conclusions lui permettant de 5 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (PH), suivi du numéro de la page.
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