AGAPES FRANCOPHONES 2017
BETÁK Patrícia Université Eötvös Loránd de Budapest, Hongrie _____________________________________________________________ 58 trouver une issue à son questionnement, lui permettant l’épanouissement des réflexions susceptibles de le faire avancer sur le plan affectif. C’est à ce moment qu’il lut sur la tombe la date de naissance de son père, dont il découvrit à cette occasion qu’il l’ignorait. Puis, il lut les deux dates, « 1885-1914 » et fit un calcul machinal : vingt-neuf ans. Soudain une idée le frappa qui l’ébranla jusque dans son corps. Il avait quarante ans. L’homme enterré sous cette dalle, et qui avait été son père, était plus jeune que lui. (PH 754) Jacques Cormery arrive à une conclusion dévastatrice : son père, au moment de sa mort, était plus jeune que lui. Une sorte d’angoisse se retrace dans cette scène, le silence pacificateur cède sa place à un silence déstabilisant, voire angoissant : le silence de la solitude et du sentiment d’abandon par excellence prennent le relais du silence de la paix. 5.3. Le silence de la non-communication comme pendant de la parole Lorsque le silence apparaît comme le pendant de la parole, il fait que la communication cesse de faire sens ou se rompe complètement. Sous le poids de ce silence, d’importantes choses ne sont pas verbalisées, voire sont volontairement cachées. Cette situation du non-dit mène à des malentendus susceptibles d’aboutir à des conséquences tragiques. Nous observons ce type de silence dans Le Malentendu 6 , ouvrage considéré comme une tragédie du mutisme et de la non-communication. Dans cet ouvrage où il suffirait « en somme de trouver ses mots », Jan, fils disparu il y a vingt ans décide de revenir vers les siens et retourne incognito dans la chambre d’hôtes de la maison familiale où vivent sa mère et sa sœur (462). Il souhaite rattraper le temps perdu. Comme son identité reste cachée jusqu’à la toute dernière scène, mère et fille, sans savoir qu’il s’agit bien du fils qui est de retour, décident de le tuer pour dérober son argent et partir pour le pays de leurs rêves « où le soleil tue les questions ». (M 460) Jan, convaincu du fait qu’il finira « par trouver les mots qui arrangeront tout », souhaiterait révéler son identité, il y revient sans cesse, cependant, il décide toujours d’attendre un moment « plus convenable » et se réconforte dans son silence (M 465). Son silence, qu’il vit comme une espèce de jeu, fera son destin. Le silence de la non-communication domine cette pièce dans laquelle Jan « ne sait pas trouver la parole qu’il fallait. Et pendant qu’il cherchait ses mots, on le tuait » (M 494). Les personnages de la pièce (Jan, la mère, la sœur) parlent tout seuls. Faute de réel dialogue entre les personnages, nous n’apprenons à connaître leurs réelles pensées qu’à travers leurs monologues. Un quatrième personnage entre en jeu également, le vieux serviteur, malentendant, mutique, immobile tout au long de la pièce, n’intervenant qu’une seule fois tout à la fin de celle-ci, et ceci pour dire fermement non, un non qui sera suivi du tomber des rideaux, la pièce étant terminée. Personnage emblématique, le serviteur représente le silence stérile et immobile (le seul à connaître l’identité du fils), un serviteur « bizarre », qui parle « le moins possible et seulement pour l’essentiel » (M 465-66). Cependant l’essentiel n’est pas prononcé. Le silence castrant provoque une tragédie. 6 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (M), suivi du numéro de la page.
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