AGAPES FRANCOPHONES 2017
Quand le silence prend la parole. Typologie des silences dans l’œuvre d’Albert Camus _____________________________________________________________ 59 5.4. Dialogue avec le silence 5.4.1. La Chute et le silence confessionnel Roman publié en 1956, La Chute 7 est un récit prenant la forme d’une confession d’un homme à un autre. Considéré comme un récit curatif, seul l’homme qui se confesse parle. Le lecteur se trouve enfermé dans un point de vue unique, dans celui de Jean-Baptiste Clamence, juge-pénitent, ancien avocat de Paris qui raconte sa gloire suivie par sa chute inévitable. Cet enchaînement assimile l’ouvrage à un récit de culpabilité. L’ensemble du livre est un dialogue imaginaire entre l’ancien avocat et un voyageur dont les questions et réactions ne résonnent que dans les propos du premier. La présence du voyageur comme interlocuteur n’est tangible que grâce aux rares instructions, interpellations données par l’avocat, ainsi que par le fait qu’il répète, de temps en temps, les questions posées par celui-ci : « Vous, par exemple, mon cher compatriote, pensez un peu […]. Vous vous taisez ? Allons, vous me répondrez plus tard ». Cependant le voyageur, « ce cher compatriote », ne répondra point. (C 717) Auparavant, Clamence était un homme à succès qui nageait dans sa gloire, éprouvant un amour immodéré de soi, « familier quand il le fallait, silencieux si nécessaire ». (C 708) Cependant, tout change au moment où, toujours prêt à aider pour se vanter en public, il n’apporte aucun secours à une jeune femme sur le point de se noyer. Il entend le corps qui tombe dans l’eau, un bruit impossible à confondre avec d’autres, suivi de quelques cris de secours, il décide cependant de continuer son chemin sans compter sur le fait qu’un jour sa conscience frappera à la porte. Cette nuit-là, en novembre, deux ou trois ans avant le soir où je crus entendre rire dans mon dos, je regagnais la rive gauche, et mon domicile, par le pont Royal. Il était une heure après minuit, une petite pluie tombait, une bruine plutôt, qui dispersait les rares passants. […] Sur le pont […], je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. […] J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors. « Trop tard, trop loin... » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne. (C 728-29) Clamence est conscient du fait que la jeune femme se suicide , cependant, il se tait. Le message est sans équivoque : la décision de nous enfermer dans le silence ne fera pas taire pour autant notre conscience. Celle du personnage principal apparaît dès lors sous un rire, rire qui se répétera tout au long du récit, résonnant, à partir de ce moment-là quelque part en lui : 7 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (C), suivi du numéro de la page.
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