AGAPES FRANCOPHONES 2017

BETÁK Patrícia Université Eötvös Loránd de Budapest, Hongrie _____________________________________________________________ 60 […] mon cher compatriote […] j’ai pensé un peu à ce rire, pendant quelques jours, puis je l’ai oublié. De loin en loin, il me semblait l’entendre, quelque part en moi. Mais, la plupart du temps, je pensais, sans effort, à autre chose. Je dois reconnaître cependant que je ne mis plus les pieds sur les quais de Paris. Lorsque j’y passais, […] il se faisait une sorte de silence en moi. J’attendais, je crois. Mais je franchissais la Seine, rien ne se produisait, je respirais. (C 715) « Une sorte de silence en moi », un silence qui représente la conscience humaine et donc, qui pèse. C’est avec cette « sorte de silence » en lui que Clamence se confesse pour s’affranchir du poids de ses erreurs passées qui lui interdisent de jouir de la vie, souhaitant donc guérir par la parole. 5.4.2. Le silence épistolaire Dans le cas du silence épistolaire, nous sommes dans la logique d’un dialogue a priori souhaité cédant sa place à un monologue dans le cadre duquel l’écriture s’épanouit dans l’absence physique du récepteur, soit le lecteur ou le destinataire de la lettre. Quelle est la place du silence dans la correspondance ? La distance existant entre les correspondants, ainsi que l’absence du récepteur modifient- elles la logique, voire la portée de l’écriture ? En quoi l’absence (le silence) du récepteur impacte-t-elle sur l’acte de l’écriture ? Une des idées principales sur laquelle nous nous basons est que l’écriture est une activité linéaire, l’écrivain se voyant dans l’incapacité de procéder à l’écriture d’une deuxième réflexion avant que la première ne soit entièrement terminée. Dans ce sens, écrire une lettre est un processus mobilisant un mécanisme de réflexion à géométrie variable. Une lettre dispose généralement d’un destinataire, vis-à-vis duquel l’écrivain se tourne avec une attitude concrète. Dans ce sens, la correspondance est à considérer comme un dialogue souhaité par l’écrivain. Cependant, en raison de la non-présence, du silence du correspondant, l’écrivain de la lettre ne se voit pas influencé par les réactions de ce dernier, certaines barrières psychiques sont susceptibles de disparaître, la lettre devenant par conséquent un genre auto-suffisant. Le silence du récepteur devient un catalyseur des réflexions de l’émetteur et permet l’épanouissement de ses idées qui risqueraient d’être bloquées face aux éventuels retours du récepteur. 5.4.3. Lettres fictives En outre des correspondances menées avec des amis, Camus rédige des lettres fictives. Les Lettres à un ami allemand 8 est un moyen aux yeux de Camus pour s’exprimer sur la guerre en 1943 et 1944. Les lettres sont destinées aux Nazis, et sont écrites au nom de tous les Français, voire au nom de tous les Européens. Certains passages nous suggèrent qu’il s’agit de la suite d’un dialogue déjà entrepris entre deux amis, un français, l’autre allemand : « vous me disiez », « vous m’avez dit », « Vous vous êtes toujours défié des mots » et ainsi de suite (LLA 7). La première lettre a le but de « livrer toute sa pensée ». La 8 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (LAA), suivi du numéro de la page.

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