AGAPES FRANCOPHONES 2017
Quand le silence prend la parole. Typologie des silences dans l’œuvre d’Albert Camus _____________________________________________________________ 61 lettre s’organise autour de la perte de l’amitié entre ces deux amis, où l’ami français, c’est-à-dire le peuple français a dû « faire taire sa passion de l’amitié » qu’il a payée « en humiliations et en silences » (LLA 11). Dans la deuxième lettre, nous recensons des éléments qui évoquent à une deuxième reprise l’idée d’un dialogue entamé et poursuivi, comme si la première lettre avait reçu une réponse : « je vous l’ai déjà dit », « c’est ici que je veux retourner vers vous. » (LLA 14) Par la suite est décrite une scène dominée par un silence paralysant causé par la peur où des condamnés avancent vers leur mort. Dans cette scène, un seul mot est prononcé et ce pour trahir : Achtung . Le verdict est sans équivoque : « Il est trop difficile de croire que la fosse commune ne termine pas tout : les prisonniers sont muets dans le camion. » (LLA 16) Cependant, selon Camus, tous les Européens de bonne volonté pensent que certes, « l’esprit peut mourir quand la force qui l’écrase est suffisante, mais nous avons foi en une autre force. Dans ces figures silencieuses, déjà détournées de ce monde, que vous criblez de balles parfois, vous croyez défigurer le visage de notre vérité. » (LLA 19) Dans cette image, la vérité est silencieuse, mais le silence possède une force qui fait que la vérité continue d’exister puisque la guerre peut s’avérer plus forte et pourra physiquement tuer l’homme, l’esprit de la vérité cachée derrière le silence des souffrants sera cependant toujours plus forte que la souffrance elle-même, l’injustice, la guerre, la destruction, le sang ou toutes les armes du monde. Malgré le fait qu’elle se taise, Camus place la vérité au-dessus de tout. Le silence de cette vérité représente la souffrance et jamais l’abandon définitif du raisonnement ou de l’espoir. Parallèlement à cela, nous observons dans les Lettres à un ami allemand une progression partant du silence vers le mutisme, puisque le silence du peuple français se transforme de façon irréversible en mutisme, processus dominé par le renoncement. Nous ressentons dans la deuxième lettre l’absence de raison pour s’exprimer. Puisque les Allemands ne comprendront plus « les mots » de leurs amis Français, ceux-ci ne résonneront que dans le vide. La troisième lettre développe l’idée de la rupture de la communication. Camus se prononce clairement, en dépit de toute souffrance et du mutisme, l’espoir demeure vivant : Pendant tout ce temps où nous n’avons servi obstinément, silencieusement, que notre pays, nous n’avons jamais perdu de vue une idée et un espoir, toujours présents en nous, et qui étaient ceux de l’Europe. Il est vrai que depuis cinq ans nous n’en avons pas parlé. Mais c’est que vous-même en parliez trop fort. Là encore nous ne parlions pas le même langage, notre Europe n’est pas la vôtre. (LLA 20) Dans la quatrième lettre Camus appelle à la mobilisation puisque l’Homme doit être sauvé : « Dans la plus muette des horreurs, il suffit parfois qu’un homme parle, peut-être va-t-il tout arranger. » Puisqu’avec la parole, « l’espoir revient » (LLA 16). 5.5. Le silence imposé – Briser le silence imposé et soulever sa voix en forme de révolte À de nombreuses reprises, Camus prête sa voix à ceux qui en sont privés, et ceci dans le but de les défendre. Il en crée toute une mission comme le
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