AGAPES FRANCOPHONES 2017

BETÁK Patrícia Université Eötvös Loránd de Budapest, Hongrie _____________________________________________________________ 62 témoigne plusieurs de ses œuvres 9 . Dans les Lettres fictives , il lutte contre le silence confortable de ceux qui n’agissent pas en attendant que d’autres réagissent. D’après Mino, à cette période-là, Camus lutte contre le silence : Camus lutte contre un silence général qui détruit la solidarité et la communication parmi les Hommes et surtout contre le silence que les pouvoirs politiques imposent pour isoler et assujettir chaque citoyen. Mais en même temps, […], il ne cesse de défendre la valeur d’un autre silence qui permet à l’Homme la profondeur de la réflexion et la force persistante de la création. (1987, 131) 5.5.1. Le silence précédant la révolte dans l’Homme révolté Pour clore notre typologie, nous abordons le silence de l’Homme révolté 10 , qui, selon Camus, cesse d’exister avec l’apparition de la conscience, donnant lieu à un tournant qui débouchera inévitablement sur la révolte. L’Homme révolté est un essai publié en 1951, il est considéré comme un ouvrage incontournable de la philosophie moderne. Dans cet essai, Camus définit la nature de l’homme révolté en tant qu’un homme « qui dit non » dans le but de signaler qu’une limite a été franchie, mais qui, en même temps, dit oui, puisqu’il n’abandonne pas, et exige des changements. (71) Par la révolte, seule réaction susceptible de briser le silence imposé, la conscience de l’Homme s’éveille, débouchant sur une réaction de révolte afin de mettre fin à son état opprimé. L’arrivée du moment de la révolte ne signifie cependant aucunement que l’homme opprimé ne jugeait rien et ne désirait rien avant que l’esprit de la révolte surgisse, tout au contraire, c’est clairement par son seul silence qu’il désirait et jugeait, désirant et jugeant à la fois tout et rien : Jusque-là, il se taisait au moins, abandonné à ce désespoir où une condition, même si on la juge injuste, est acceptée. Se taire, c’est laisser croire qu’on ne juge et ne désire rien et, dans certains cas, c’est ne désirer rien en effet. Le désespoir, comme l’absurde, juge et désire tout, en général, et rien, en particulier. Le silence le traduit bien. Mais à partir du moment où il parle, même en disant non, il désire et juge. (HR 72) Bien que le silence de l’oppression soit un état castrant, longtemps vécu comme un état sans espoir, la révolte travaille à tout moment dans l’esprit des opprimés, en attendant le moment adéquat pour prendre le dessus. Ce moment est provoqué par un événement non plus révoltant que les antérieurs : Souvent même, il avait reçu sans réagir des ordres plus révoltants que celui qui déclenche son refus. Il y apportait de la patience, les rejetant peut-être en lui-même, mais, puisqu’il se taisait, plus soucieux de son intérêt immédiat que conscient encore de son droit. Avec la perte de la patience, avec l’impatience, commence au contraire un mouvement qui peut s’étendre à tout ce qui, auparavant, était accepté. […] Cette part de lui-même qu’il voulait faire respecter, il la met alors au-dessus du reste, et la proclame préférable à tout, même à la vie. Elle devient pour lui le bien suprême. 9 L’Étranger, Les Justes, Les lettres à un ami Allemand, Lettre à un désespéré, L’Homme révolté . 10 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (HR), suivi du numéro de la page.

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