AGAPES FRANCOPHONES 2017
A lexandra DĂRĂU-ȘTEFAN Université Babeș-Bolyai Cluj-Napoca, Roumanie _____________________________________________________________ 76 contemporain, il faudrait dire que le goût du voyage de ce nomade éternel va de pair avec l’amour pour les Ailleurs géographiques, avec l’amour pour l’Autre, quelle que soit sa race, sa nationalité, ou sa religion, car toute culture est susceptible d’enrichir, spirituellement parlant, l’homme aussi bien que l’écrivain qui est Jean-Marie Gustave Le Clézio. Une des civilisations pour lesquelles il manifeste beaucoup d’intérêt, découverte tout d’abord grâce à l’œuvre d’Antonin Artaud Les Tarahumaras et ensuite à l’immersion proprement dite dans la culture qui lui est propre, est celle mexicaine. De sa visite au Mexique, Le Clézio apprend qu’une des valeurs les plus chères aux mexicains est le silence : « […] le silence n’y est pas perçu comme une absence de paroles, mais comme une autre manière de s’exprimer. […] Quand les mexicains se taisent, c’est qu’ils ont quelques chose d’important à dire. Et il faut le comprendre. Même au niveau politique, bien souvent, c’est le silence qui est le plus fort, qui parle le plus fortement. » (Ezine 1995, 43), explique l’auteur dans une des nombreuses interviews qu’il a accordées. En s’appropriant ce silence « l’écrivain des villes, de l’électricité, des automobiles, du béton et du fer, [est] devenu celui du désert, de la transparence, du silence […]. » (Ezine 1995, 47) Son œuvre s’en empreigne à son tour, devenant l’endroit de rencontre d’une flopée de silences, privilèges ou supplices, apaisants ou oppressants, recherchés où imposés, tels qu’ils sont vécus par ses personnages. De l’autre côté, Henri Bosco ressent aussi ce besoin impérieux de silence qui transparaît dans son œuvre; ce qui diffère c’est le contexte qui le contraint de le sonder. Si l’existentialisme, courant populaire au moment de la parution du roman Malicroix , demandait que les écrivains s’engagent dans leur époque et se fassent remarquer sur la scène politique, Bosco, qui n’adhère pas à ces thèses, décide de s’engager seulement envers la poésie. Dans une lettre adressée à M.- E.Coindreau, peu de temps après la publication de Malicroix , il exprime son mécontentement vis-à-vis de la société contemporaine et les directions que celle- ci dicte : « Au milieu de ce monde absurde et atroce qu’on nous fabrique, il me semble qu’il faut créer des sites magnétiques où puissent se réfugier, en quelque sorte immatériellement, ceux qui conservent le dépôt des objets sacrés de la poésie. » 5 Le roman Malicroix représente un tel site magnétique, habité par le silence, condition sine qua non du commencement d’une quête spirituelle qui offre à l’écrivain aussi bien qu’aux personnages que celui-ci crée la possibilité d’atteindre une autre vie. Le lecteur attentionné pourrait extraire des textes lecléziens et bosciens une affluence de silences, qui mériteraient tous notre attention, qu’ils ressortent du silence externe de l’espace ou bien du silence intérieur des êtres. Ainsi pouvons-nous distinguer entre le silence de l’amour comme témoignage de la profondeur du sentiment, le silence envoûtant de la nuit, le silence du personnage sourd-muet avec son bruit interne et son torrent de silences incompréhensibles pour l’entendant, le doux silence de l’enfance, le silence de l’amitié ou bien celui de la nature. En ce qui suit, dans le cadre restreint de notre analyse, nous passerons sous la loupe les trois derniers silences évoqués que nous considérons saillants et représentatifs pour les œuvres de notre corpus. 5 Henri Bosco, lettre du 25 janvier 1949 au traducteur Maurice-Edgar Coindreau, citée par Jean-Pierre Cauvin dans H. Bosco et la poétique du sacré, Paris, Éd. Klincksieck, 1974, p. 42.
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