AGAPES FRANCOPHONES 2017
Silence(s) chez J.-M.G. Le Clézio et Henri Bosco. Du silence de l’espace au silence intérieur des êtres _____________________________________________________________ 77 2. Le doux silence de l’enfance Dans Le Chercheur d’or 6 , il y a un silence qui transporte le personnage situé à l’âge de l’enfance dans un état de félicité et de paix intérieure en lui donnant la sensation de se situer au-delà de tout. En rappelant la veine proustienne, l’être « cess[e] de se sentir médiocre, contingent, mortel » (Proust 1966, 45) : « Tout ce que je sens, tout ce que je vois alors me semble éternel. » (CO 23) Son existence ne lui paraît plus éphémère et fugace car il vit en communion avec la nature et la divinité. La voix de la mère ne trouble guère ce silence apaisant, mais le complète ; elle est indissociable de cette musique initiale que l’enfant entend à sa naissance et qui résonne incessamment en l’accompagnant tout au long de son enfance : « […] la douceur de sa voix où il y a tout […] » (CO 24), ou bien « Le sens de ses paroles a disparu […]. Seule reste la musique, douce, légère presque insaisissable […] » ou encore « Je l’écoute sans me lasser. J’entends vibrer sa voix, en même temps que le chant des oiseaux. » (CO 25) Si l’ouïe est le sens que Le Clézio privilégie dans le roman, le portrait de la mère est aussi esquissé par l’intermédiaire du son car c’est ici que se réunissent tous les éléments qui projettent son image : « Il y a aussi la voix de Mam. C’est tout ce que je sais d’elle maintenant, c’est tout ce que j’ai gardé d’elle. J’ai jeté toutes les photos jaunies, les portraits, les lettres, les livres qu’elle lisait, pour ne pas troubler sa voix où il y a tout, la chaleur de ses mains, l’odeur de ses cheveux, sa robe, la lumière […]. » (CO 24) Le personnage fait un essai de dilater le temps afin de prolonger le son de sa voix qu’il aime tant, essai rendu saisissable à travers une belle synesthésie : « J’écris sans me presser, le mieux que je peux, pour faire durer le temps où résonne la voix de Mam dans le silence de la feuille blanche […]. » (CO 27) Pour ce qui est du roman Malicroix 7 , le silence de l’enfance s’esquisse timidement dans les premières pages du roman où Martial parle de son grand- oncle Cornélius qu’il n’a connu, pourtant, que dans ses rêves. Il ressent le lien qui l’unit au vieux Malicroix comme étant puissant, profondément enraciné dans son être : « une étrange sauvagerie, sœur de la sienne, se dégageait de ma propre substance, et je me sentais de son sang par le goût de la solitude. » (M 14) Martial jouit des traits hérités de Cornélius, de son silence, de sa solitude, qui lui donnent la possibilité de se détacher de sa famille paternelle, les Mégremut, bavards, affectueux et trop attendrissants. Les rencontres avec son grand-oncle sont colorées, elles-aussi, de silence : « [n]ous marchions sans parler, jusqu’à la nuit […]. » (M 15) Quoi que imaginaires, elles peuvent être lues comme le prélude de l’aventure initiatique qu’il vit sur La Redousse, l’île camarguaise sur le Rhône, qui deviendra bientôt la sienne. Le processus d’obtention des biens matériels légués par Malicroix sera doublé par la quête et la conquête des biens spirituels qui feront de lui l’héritier digne de son grand-oncle. Force est de constater que le jeune Mégremut n’accède pas à ces biens spirituels qu’après avoir apprivoisé les Ombres et intériorisé les silences de l’île. 3. Un silence éloquent, le silence de l’amitié Il est vrai que la pensée s’accomplit essentiellement dans le langage, 6 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (CO), suivi du numéro de la page. 7 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (M), suivi du numéro de la page.
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