AGAPES FRANCOPHONES 2017
A lexandra DĂRĂU-ȘTEFAN Université Babeș-Bolyai Cluj-Napoca, Roumanie _____________________________________________________________ 78 mais le silence est aussi porteur de significations, car comme disait Pascal « [i]l y a une éloquence qui pénètre plus que la langue ne saurait faire. » (Pascal 1911, 191) Ce silence éloquent occupe une place centrale dans les deux romans de notre corpus, caractérisant les relations d’amitié qui se tissent entre les personnages. Ainsi dans Le Chercheur d’or , l’ami Noir d’Alexis préfère le silence intérieur à la frivolité du langage : « Denis est resté assis à côté de moi. Il ne parle pas. Il est avec moi à l’ombre du veloutier, ses jambes tachées de sable blanc. Il n’est pas comme les autres enfants, qui vivent dans les beaux domaines. Il n’a pas besoin de parler. Il est mon ami, et son silence, ici, à côté de moi, est une façon de le dire. » (CO 53) Le silence de Denis devient une composante du dialogue qui communiquent des affectes. Se taire signifie non pas seulement accepter l’Autre à ses côtés, car le silence trahit la connivence tacite de l’amitié. Alexis garde, à son tour, le silence en signe d’appréciation d’une camaraderie qui n’a guère besoin de mots pour exister. D’une façon similaire, Balandran, le serviteur fidèle de Cornélius Malicroix, se lie d’amitié avec Martial, le petit-neveu de ce dernier. Leurs rapports, quoi qu’ils évoluent au fur et à mesure que l’action avance, se caractérisent par le silence dès le début à la fin. Si au commencement Balandran se tait parce qu’il n’a rien à dire à l’homme qui s’introduit dans la propriété de Malicroix, ce silence sera bientôt remplacé par un autre. Le silence initial jaillit du refus de Balandran de parler, fait qui rend Martial mal à l’aise: « Jamais il ne m’adressait, le premier, la parole. Il me saluait, en entrant, d’un grognement indispensable. Concession grommelée au respect dû. Si je ne l’interrogeais, le repas se passait dans le silence. » (M 153) Il s’avère que le silence de Balandran, le silence de l’île et celui de la nature sont contagieux, pénétrant notre héros qui découvre une partie de son être, inconnue jusqu’alors. À La Redousse, dans la maison de son grand-oncle, Martial subit une immersion totale au monde du silence car la parole, qu’elle soit prononcée ou écrite, se refuse à lui : Balandran ne lui adresse que rarement la parole et quand il le fait, ses phrases sont courtes, concises, sans détails (in)utiles, tandis que les livres qui pourraient remplir ce vide manquent complètement du cadre. Le personnage a l’impression d’être entouré d’un silence malveillant dont la maison de la Redousse et les objets même sont animés. Ils parlent tous un langage auquel il est incapable d’accéder. Qui plus est, le rôle des repas préparés par le vieil homme n’est pas tant de restaurer, mais de garder la bouche pleine pour qu’elle ne puisse pas parler : « Je suis la nourriture, la matière saine, compacte, faite pour les bouches solides, lentes, sans avidité. Les bouches qui se taisent. » (M 155) Pendant l’hiver qui suit l’arrivée de Martial à l’île, il se passe un événement inouï. La neige qui tombe pendant la nuit de Noël agit d’une façon étrange sur le personnage et le fait subir une expérience numineuse qui changera ses perceptions. Le jeune homme arrive à intérioriser ce silence externe, à se l’approprier. Il s’imbibe de silence jusqu’au tréfonds de son être, en devenant un autre. Martial n’arrive plus à s’en défendre, car le silence de l’hiver, envoûtant, envahissant et pénétrant réussit à le rendre perméable et à toucher son cœur : […] en moi le silence traversait déjà mon vide insonore comme une pluie de neige, et à la neige je le confondais. Car j’avais besoin de neige et de silence. J’entrais dans un monde assourdi, où déjà l’on marchait à pas de loup, où
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