AGAPES FRANCOPHONES 2017

Silence(s) chez J.-M.G. Le Clézio et Henri Bosco. Du silence de l’espace au silence intérieur des êtres _____________________________________________________________ 79 s’étouffaient les sons, où s’amortissaient doucement les bruits les plus faibles. […] C’était un silence perceptible, sans doute ce qui vibre au-dessous des sons les plus bas, le frémissement de l’éther sur les cordes graves et lointaines du monde. (M 189-190) Ce n’est qu’à ce moment-là, après avoir senti, apprivoisé et internalisé le silence, que Martial peut devenir l’ami de Balandran : « À dater de ce jour ma vie changea à La Redousse. Balandran, certes, resta Balandran : ponctuel, actif, taciturne. Mais, s’il ne parla guère plus, il laissa voir quelque chose de son âme […]. » (M 202) Ainsi, le silence qui s’installe entre les deux hommes après la nuit de Noël « ne sera pas le contraire du langage » (Merleau-Ponty 1964, 226), mais sa continuation. Il en découle, une fois de plus, que l’entente véritable et profonde repose dans le silence, car au moment où la parole cesse son tumulte et le corps interrompt ses gestes, le silence est le seule à communiquer des affectes, le seul à signaler des cœurs battant à l’unisson : « J’y sentais l’amitié et je me mettais à sourire. Balandran tirait de sa pipe […] : Bréquillet soupirait entre ses pattes […] ; et nous éprouvions, tous les trois, un moment de bonheur, avec une seule âme. » (M 203) Nous concluons donc que les amis, tels qu’ils ressortent des univers auctoriaux leclézien et boscien, n’ont pas besoin de se parler afin de se comprendre. Le peu de mots que Balandran adresse à Martial, ou bien Denis à Alexis, sont fortement empreints de leur silence interne car le langage « ne vit que du silence ; tout ce que nous jetons aux autres a germé dans ce grand pays muet qui ne nous quitte pas. » (Merleau-Ponty 1960, 167) 4. Le silence de la nature, un silence parlant « Il est des lieux privilégiés, où le silence impose sa subtile omniprésence, lieux dans lesquels peut particulièrement s’opérer son écoute, lieux où, souvent, le silence apparaît comme un bruit doux, continu et anonyme. » (Corbin 2016, 13), affirme l’auteur de l’Histoire du silence . Le domaine du Boucan, paradis perdu du Chercheur d’or , semble être un tel lieu, un topos privilégié du silence et de la quiétude : « Rien n’existe plus, rien ne passe. Il n’y a que cela, que je sens, que je vois, le ciel si bleu, le bruit de la mer qui lutte contre les récifs, et l’eau froide qui coule autour de ma peau. » (CO 18) L’impression de vastitude, rendue plus saisissante parle silence qui entoure ce domaine, rappelle La Redousse d’Henri Bosco : Rien ne suggère comme le silence le sentiment des espaces illimités. J’entrai dans ces espaces. Les bruits colorent l’étendue et lui donnent une sorte de corps sonore. Leur absence la laisse toute pure et c’est la sensation du vaste, du profond, de l’illimité qui nous saisit dans le silence. Elle m’envahit et je fus, pendant quelques minutes, confondu à cette grandeur de la paix nocturne. (M 127) Le silence de la Redousse est ressenti par le personnage tantôt comme apaisant, tantôt comme oppressant, car il explore l’ineffable aussi bien que l’indicible, transposés dans un récit vibrant que le lecteur parcourt l’oreille aux aguets. En termes bachelardiens, la maison de Malicroix revêt le masque de la topophilie (Bachelard 1994, 17), de l’espace heureux, animé par des valeurs

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