AGAPES FRANCOPHONES 2019
Fabiana FLORESCU Université de Bucarest, Roumanie _____________________________________________________________ 132 définition du dispositif poétique d’aujourd’hui, c’est une remarque sur les modifications qu’un seul matériau subit en raison des conditions externes et des phénomènes de l’usure, ou de l’ordinaire. Dans ce contexte, des phénomènes comme les répétitions, les allitérations, les onomatopées et le rythme saccadé soulignent la crise du langage poétique et la nécessité de retrouver la vraie énergie poétique. La purée, d’autre part, est un texte qui se met en rapport avec sa performance de 1996 (à Ajaccio, L’Aghja) et apparaît comme la somme de ses expérimentations à la recherche de la parole poétique : le dialogue entre les médiums, l’incarnation de la parole poétique et la réflexion sur les limites de la langue. Le rapport entre le texte, le corps et la performance enregistrée est marqué dès le début du poème. Tout comme au théâtre, on a une description de la présence du corps en scène : « C.T. entre en scène, tenant un récipient d’eau bouillante, le pose sur une table ronde, prend un autre seau empli de flocons, tire une chaise, monte sur la chaise, debout, jette avec des gestes amples les flocons en pluie dans l’eau bouillante. » (E, 211) Entre la corporéité et la réflexion sur la parole se trouve une correspondance intéressante sous le signe du modelage qui vient exploiter les fissures saillantes dans la pensée poétique afin de reconstruire cette expérience. Selon Debray, sous le concept de médium on pourrait regrouper plusieurs éléments du processus de création poétique : les codes grammaticaux ou sociaux, les matériaux (papier, bande-son, etc.) et les « organes du corps (larynx) » (2000, 35). Dans ce contexte, on peut parler de ce que Prigent désigne comme texte-building, c’est-à-dire l’entraînement constant de la « musculation» de la langue poétique : Les textes de Christophe Tarkos proposent en somme une sorte de texte- building : exercices formels systématiques, musculation rhétorique, tension d’art qui ne semble rouler l’évidence de la phrase que pour la faire creuser un vide et éloigner tout prétexte figuratif. Comme s’il s’agissait de déborder par l’afflux de l’insignifiant toute prétention à exprimer la profondeur des choses (du monde, des sentiments, des passions, des pensées). Peu de poètes, du coup, savent nous faire éprouver avec autant d’aisance ironique la sensation violente qui se dégage de ça : l’étrangeté de la langue, son tournis ahuri, sa distance implacable aux corps, aux choses, au réel. Peu savent nous introduire avec un aussi imparable mélange de tendresse subtile et de cruauté pince sans rire au malaise de la langue qui passe comme une lame entre le monde et nous. (Prigent, 1996, 86)
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