AGAPES FRANCOPHONES 2019

Sylvie Germain et Paul Celan. Perspectives sur la judéité dans le roman germanien _____________________________________________________________ 177 « Son rôle dans cette mise à mort dont il fut l’instigateur, ne fut même pas celui de l’assassin ; ‒ pire, peut-être, il eut le rôle de celui qui livre. Le délateur, la muse noire. Le rôle le plus bas, le plus abject. Celui du traître. » (NA, 275) Avec le meurtre de Roselyn, Nuit d’Ambre atteint « le paroxysme du mal » (Goulet 2006, 72) et ne réussira pas ‒ comme il s’est imaginé ‒ à guérir les blessures de son enfance. Pourtant, sa victime, Roselyn, garde la pureté de son âme jusqu’au dernier moment de sa vie, après avoir été humilié sans pitié : Roselyn le regardait. […] C’était le regard d’un éternel enfant dont l’innocence et la bonté n’étaient même pas altérées par la trahison que celui dont il avait fait son ami venait de commettre. […] Dans ces yeux devenus miroirs il aperçut le reflet de son propre visage. […] Nuit d’Ambre aperçut ce portrait minuscule de lui-même glisser et tournoyer dans la pupille comme s’il tombait au fond d’un puits. (NA, 292) Le regard de Roselyn hérité par le futur enfant de Nuit d’Ambre, Cendres, est un des facteurs qui déterminera la rédemption spirituelle du protagoniste. Grâce à son manque de rancœur au moment de sa mort, Roselyn peut aussi être vu comme une figure christique (Lanot 2005, 35), assumant l’humiliation sans reproches : « Victimes d’une enfance malheureuse, en proie à un sentiment d’impuissance à transformer leur vie, conscients de leurs propres faiblesses, leurs réactions sont diamétralement opposées, puisque Roselyn se fait Grâce alors que Charles-Victor s’abandonne dans sa chute à la haine. » (Ghiteanu 2010, 93) Le goût de sel éprouvé par l’assassin rappelle la rupture de l’Alliance avec Dieu. Il ignore le commandement central de l’Évangile (commandement également central de l’œuvre de Sylvie Germain) :« Tu aimerais ton prochain comme toi-même » (Marc, 12, 31). Cendres, l’enfant de Nuit d’Ambre conçu le jour après le meurtre, porte un nom symbolique, « nom qui indique bien ce qui reste après l’holocauste vivant dressé par Nuit d’Ambre » (Goulet 2006, 73). La critique parle d’un « partage de la paternité » (Lanot 2005, 20) l’enfant rappelant toujours à Charles-Victor le regard sans tache de Roselyn. Roselyn Petiou est la figure de la victime, cette fois la victime d’un autre, d’un semblable qui ne réussit pas à dépasser les traumatismes soufferts dans son enfance, mais, les transforme en rancune voire folie.

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