AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 99 Ils ont cette drôle de démarche chaloupée, le cou oscillant à la façon des pigeons, leurs plus proches parents, et de temps à autre ils agitent leurs moignons d’ailes dans un crépitement de crécelle. Ou bien ils font mine de se battre, l’un immobile, bec entrouvert, l’autre tournant autour de lui, claudiquant, ridicule, puis l’assaillant s’éloigne sans courir, revient sur ses pas, s’écarte. (A, 87). Arrivé au milieu des cannes, Jérémie scrute la zone tout autour de lui, en regardant la forêt et son roi éternel à travers les yeux de l’âme, étranges organes de vision qui lui ouvrent l’accès à la mémoire ancestrale de l’île. Heureux d’être enfin arrivé sur la terre de ses ancêtres, dans un état de béatitude doublée par la proximité de la nature, le jeune Felsen invoque l’oiseau mythique, comme si sa présence en chair et en os à l’île était, de nouveau, possible : « Où es-tu, dodo ? Je crie même son nom, puisque c’est paraît-il le son de son cri, un roucoulement grave et grinçant, le bruit de pierres qui roulent dans un ravin, ou peut-être le ronflement du caillou blanc dans sa gorge : DODODOdododo ! … » (A, 40). Une tendresse 4 semblable à celle manifestée par le personnage de Jérémie Felsen à l’égard du dronte peut être discernée dans le ton de l’écrivain lui-même lors d’une interview accordée à l’occasion de la sortie du roman Alma . Jérémie Felsen est un fin observateur du dronte dont il essaye d’imiter le comportement. Pour ce faire, Jérémie s’introduit dans une zone située à la lisière entre l’humain et l’animal, à l’entrecroisement des deux espèces, « [p]uisque ce n’est pas de métamorphose ou de fusion qu’il s’agit, mais de partages de souffles et de rythmes, un pied ici un pied là-bas suffit pour expérimenter l’entre-soi des vivants », comme l’affirme Anne Simon (88). Le jeune homme réussit à voir le monde en partie par les yeux du volatile, en vivant dans sa corporéité humaine une dimension animale : « J’avance maintenant, avec la même démarche, penché en avant, le cou un peu tendu, face au vent, les yeux à demi fermés et les mains dans mes poches pour ne pas être blessé par les lames des cannes. » (A, 40). La disponibilité du jeune homme à s’ouvrir vers le monde animal lui permet de performer « un mode d’être spécifiquement animal » (Simon, 87) : « À cet instant, un grondement emplit le ciel, fait trembler la terre, et je rentre la tête entre mes épaules à la façon d’un oiseau apeuré 4 Par ses nombreuses références aux similarités qui existent entre l’homme et l’animal, par ses mots empreints d’une affection à part, Le Clézio semble se donner pour but d’englober l’oiseau endémique de l’île dans la notion du prochain : « Cet oiseau un peu ridicule et en même temps touchant, et qui est décrit un peu comme un être humain à l’époque : quand on le capture il pleure, si on veut l’enfermer, il se laisse mourir de faim, il ne peut pas se séparer de sa compagne et c’est un oiseau à la fois ridicule, touchant et condamné. [C’est une figure] tragi-comique, qui correspond assez à l’idée qu’on peut se faire des humains. » (Demorand).
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=