AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 100 qui entend le grondement d’un prédateur inconnu, le roulement du canon sur la mer. » (A, 41). Mais l’histoire de Jérémie n’est pas la seule dans le roman que l’on puisse relier à celle du dodo. Un autre fil narratif du roman raconte l’histoire de Dominique Felsen, alias Dodo, descendant de la branche honnie de la famille. Seul au monde, Dodo, qui ne vit que de la charité des îliens, finit par être exilé en France, où l’on perd sa trace. Par sa fin tragique, le clochard mauricien devient le double humain de l’oiseau disparu qu’il semble réincarner trois siècles après son extinction. C’est ainsi qu’un homme et un animal partagent le nom, aussi bien que la destinée, disparaissant un jour, dans l’indifférence. Cette superposition des personnages et des destins, non seulement témoigne de la sensibilité profonde de l’écrivain mise au service d’une écriture hautement poétique, mais aussi et surtout contribue à gommer la ligne de démarcation entre les espèces, tout en œuvrant à l’inclusion du volatile dans la catégorie du prochain. L’attention particulière que prête l’écrivain au dronte, l’empathie qu’il ressent à son égard et la place de choix qu’il lui accorde dans Alma viennent étayer notre propos avec force. 2. L’hospitalité au sein de la nature L’hospitalité se définit comme l’action de recevoir chez soi tout étranger qui se présente au seuil de sa porte, ou bien comme la capacité d’ouvrir son cœur et sa maison à tout passant en manque d’abri. Partout dans le monde et dans beaucoup de religions, l’hôte qui nous rend visite est reçu et respecté en tant que l’envoyé de Dieu, ou bien Dieu lui-même. Dans la Sainte Écriture, Abraham donne le plus connu exemple d’hospitalité au moment où il reçoit une visite de Dieu en accueillant des inconnus. Plus tard, les Prophètes prônent l’hospitalité qu’ils considèrent comme « un devoir pour tous ceux qui veulent être reçus par Dieu dans ses demeures éternelles. » (Dreuille, 67). La philosophie, par la personne de Jacques Derrida, soutient que l’expérience de la pure hospitalité doit partir de rien dans le sens où le comportement de l’accueillant vis-à-vis de l’accueilli ne doit pas être dicté ou programmé par des règles que l’on applique mécaniquement, tandis que le langage par l’intermédiaire duquel on s’adresse à nos prochains doit être poétique, se réinventant pour chaque individu, car chaque individu est unique dans son genre (Derrida 1999, 113). Derrida détient également le mérite d’avoir élargi la notion d« ’hospitalité » au règne animal, cette vertu transgressant la limite de notre espèce et englobant nos doubles silencieux et impuissants qui sont les animaux. Le propre de l’homme, suggère le philosophe, est de pouvoir ouvrir l’hospitalité aux animaux, aux plantes et aux dieux, car « si l’on ne

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