AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 102 Sud devient un gros oiseau lent et mélancolique, maladroit et incapable de s’envoler. Ici, dans ce locus amœnus , l’oiseau mène sa vie imperturbable, à la manière d’un fœtus entouré des eaux dans le ventre maternel : l’île se referme sur lui, en créant une zone de confort et de sécurité. Mais le temps passe, siècle après siècle, et l’homme ressent un besoin toujours croissant de voyager et de connaître le monde, fait qui le pousse à découvrir des recoins de plus en plus lointains du monde. C’est ainsi que ce royaume idyllique du repos, de l’aisance et de la quiétude connaît son déclin. Les premiers colons arrivent à l’île, dans ce paradis perdu au large de l’océan dont ils reconnaissent l’immense potentiel. L’équilibre est troublé, l’île est en danger, et les dodos ne peuvent pas s’y opposer : « [Ils] ont déjà deviné leur destinée, que les paradis ne sont pas éternels, que le mal y entre un jour ou l’autre, sous les traits d’aventuriers cupides et affamés, le mal est entré dans cette île et les tuera tous, jusqu’au dernier. » (A, 89). À ce point de notre analyse, il faudrait revenir aux thèses de Derrida et nous attarder sur l’une des phrases révélatrices pour la compréhension de la relation entre l’hospitalité et la mort, telle qu’elle est envisagée par le philosophe : « Si l’on peut dire que le meurtre, la haine, désignent tout ce qui exclut le proche, c’est en tant qu’ils ravagent de l’intérieur un rapport originaire à l’altérité. » (Derrida, Dufourmantelle, 12). En poussant à ses ultimes conséquences le raisonnement du philosophe français, tout en le pastichant, on peut dire que l’hospitalité et la charité désignent les valeurs qui nous relient le plus au proche, tandis que la mise à mort représente l’acte de l’inhospitalité par excellence, creusant un abîme sans fond entre l’Autre et soi-même. Pour ce qui est du dodo, celui-ci est, tour à tour, l’objet de l’inhospitalité des Hollandais qui se font chez-soi chez l’autre en usurpant son statut de roi, de maître de l’île et en décimant, en très peu de temps, son espèce, ainsi que l’objet de l’hospitalité de l’île elle-même, une île bienveillante, généreuse, nourricière, constituant sa première et dernière demeure. Et si nous prêtons foi aux propos dérridéens, l’oiseau endémique doit paradoxalement trouver dans la mort l’hospitalité qui lui est refusée par les colons : « La mort emporte ce qu’elle touche, remarque Derrida, elle ne “ visite ˮ pas, justement. L’hospitalité rendue par elle est définitive et sans retour possible. » (Derrida, Dufourmantelle, 132). Dans Alma , la valeur de cette hospitalité finale est doublée par la sépulture 6 que lui donne l’île, figure maternelle à laquelle l’oiseau endémique est censé 6 Force est de rappeler que, dans la tradition chrétienne catholique, il existe sept œuvres de miséricorde corporelle dont la dernière fait référence à l’ensevelissement des morts.
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