AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 105 chercheur en éthique animale et en zoopolitique et spécialiste de la philosophie derridéenne. Dans son ouvrage intitulé Politique et éthique de l’animalité , Llored se donne pour but d’éclairer cinq des concepts-clés de la philosophie dérridéenne. Le carnophallogocentrisme désigne : Le sacrifice animal dont l’homme se rend responsable quand il met fin à la vie des animaux à travers une multitude de pratiques culturelles ordinaires visant à s’approprier leur vie et à les ingérer. […] Le pouvoir politique en Occident est incarné par l’homme de sexe masculin qui se pense comme rationnel et qui exprime cette rationalité à travers la parole censée faire le propre de l’homme […]. Mais ce pouvoir ne peut s’exercer que par le biais du sacrifice carnivore qui vise l’animal en tant que vivant à sacrifier. (Llored, 22-23). Le sacrifice de l’animal est accepté dans notre société parce que cette mort n’est pas comprise dans un sens anthropomorphique, mais comme quelque chose d’éloigné de l’espèce humaine, de naturel et de nécessaire. L’homme installe une limite nette et infranchissable entre lui et l’animal, en réduisant ces victimes à des corps de chair comestible, fait qui lui permet d’ignorer la part de violence impliquée dans ce rituel. En d’autres mots, la mise à mort de l’animal est un geste que l’homme détache de sa dimension morale et qu’il justifie par la fonction alimentaire de la chair. (Llored, 27-31). Le carnophallogocentrisme consiste ainsi dans la dénégation de la dimension symbolique de l’animal lors de sa mise à mort « au nom de la supériorité ontologique de la souveraineté humaine. » (Llored, 28). Quant au dronte mauricien, son corps n’est perçu par les colons que dans sa dimension biologique, matérielle, comme un corps dont ils peuvent disposer à leur guise. Force est de remarquer que la mise à mort de cet animal est d’autant plus condamnable qu’elle repose sur deux faits : tout d’abord qu’elle est gratuite – la chair du dodo n’est pas goûteuse –, et deuxièmement qu’elle touche à une espèce rare, en voie de disparition. L’abatage du dodo est, par la suite, un crime dans son sens le plus profond, car, comme l’explique Elisabeth de Fontenay, « [m]anger, c’est en effet le lot des vivants […]. Mais bien et trop manger, et tuer pour ce faire, c’est basculer dans le meurtre. » (232). La description du dodo faite dans le roman par l’amiral Thomas Herbert et insérée dans le roman, témoigne une fois de plus de son sacrifice inutile : « Il est plus agréable à la vue que bon à l’estomach, quoique peut-être il s’en trouve d’assez chauds pour en digérer la chair, qui est dure et mauvaise. » (A, 288). C’est ainsi que l’histoire du dodo touche à sa fin. Après avoir pillé la faune et la flore locales, les Hollandais quittent définitivement l’île Maurice en 1710. La chasse intensive, l’introduction de quelques espèces animales telles les rats, les chiens, les cochons ou bien les macaques et la

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