AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 139 suicide de son ami. En apprenant ce projet, le roi l’appelle au palais et lui propose un marché : le titre de marquis de Fronteira contre la promesse du silence. C’est cet accord qui se trouverait à l’origine de la création des images allégoriques des azulejos des jardins Fronteira, dans la vision romanesque de Quignard. La morale du récit appartient au roi Pierre, l’interprète des dessins parfois étranges des azulejos : « Il est possible que les œuvres d’art soient le fruit des vengeances. » (F 87). Étant donné la maîtrise de Quignard de brouiller et d’entremêler les frontières de la vérité et de la fiction, notre approche envisagera de mettre en évidence et d’analyser ce qui est imaginé et ce qui est réel à plusieurs niveaux : composition du livre, espace, histoire/temps, personnages/personnalités. 2. Un livre hors genre Au cours de la fiction proprement dite, Quignard se laisse emporter par une narration où se côtoient les frontières de l’amour, du désir instinctuel et de vengeance traduite en émasculation. Tous recomposent le tableau de la scène primitive, reprise de manière obsessive par Quignard dans ses écrits. Comme d’habitude, elle est anticipée par le rituel de la séduction et gouvernée par la menace de castration qui sera mise en pratique à la fin du roman. À l’occasion d’une fête conviée par le comte Joao de Mascarenhas « dans la campagne qu’il faisait édifier loin de Lisbonne. » (F 18) le futur palais des marquis de Fronteira, Luisa d’Alcobaça, son fiancé Monsieur d’Oeiras et Monsieur de Jaume se rejoignent. Après « avoir bu une eau mauvaise » (F 23), Luisa se voit obligée de quitter la salle de dîner pour satisfaire un besoin physiologique quelque part dans le jardin du palais, en cours d’aménagement. Le jardin du Palais qu’elle découvre en plein processus d’aménagement est rempli de statues et de mosaïques qui semblent offrir une image arrêtée dans un temps indéfini. Les azulejos qui représentent des personnages et des bêtes s’apparentent à des ombres bleues qui guettent les spectateurs comme les imago . Or, si l’on suit les propos du comte, ce sont non pas les personnages peints en images mais les spectateurs eux-mêmes qui sont en réalité des ombres. Comment s’opère ce changement de paradigme ? Pour l’écrivain, le jardin est une physis condensée puisqu’il participe de « quelque chose de l’inactivité divine ». Les statues antiques incarneraient alors des dieux immortels qui répètent le même geste puissant dans un temps d’éternel retour. (Ogawa, 58). La sortie dans le jardin marque une nouvelle étape du destin de Luisa d’Alcobaça. Caché dans l’ombre d’un camélia, Monsieur de Jaume – ancien ami de Monsieur d’Alcobaça –, la regarde excréter et l’instinct
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=