AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 143 l’auteur décode les images qui s’y trouvent et relève leur sens caché. Il s’agit donc, selon Chantal Lapeyre-Desmaison (176), d’une relation singulière avec le passé, qui se transmet sans mots à travers un ordonnancement géographique particulier. En se baladant dans le palais et dans le jardin, Pascal Quignard lit les images qui se soudent dans une composition à part où la narration surclasse la description en provoquant des troubles à l’égard de l’encadrement dans une catégorie. 3. L’espace Du point de vue spatial, le terme de « frontière » est investi de plusieurs significations. Celui-ci indique, implicitement, la place où se trouvent les carreaux de faïence, prétexte du récit. Le palais Fronteira (qui signifie littéralement en portugais « la frontière ») était ainsi nommé parce qu’au moment de sa construction, au XVII e siècle, il se trouvait à la limite de Lisbonne, près du Couvent São Domingos de Benfica, en bordure de la colline boisée de Monsanto. Il est aujourd’hui intégré dans la capitale et fait partie du quartier Nord-Ouest, Benfica. Conçu à la manière d’autres « quintas » de la région (lieu de loisir et exploitation agricole en même temps), le Palais Fronteira a été utilisé initialement en tant que « luxueux pavillon de chasse », mais aussi « pour les fêtes et séjours temporaires de la famille ». (F 118). La frontière peut, par la suite, être interprétée comme seuil, séparation, lieu du passage, limite entre l’extérieur et l’intérieur, entre l’avant (le domaine situé loin dans la campagne par rapport à Lisbonne, en pleine construction à l’époque) et l’après (le palais et le jardin aménagés, inaugurés durant l’hiver 1669). « C’est aussi la limite dans le récit entre deux espaces, la ville de Lisbonne où se joue le pouvoir et la forêt où l’on chasse, où l’on tue, la limite aussi entre le visible et ce qui ne peut se voir et qui est pourtant agissant. » (Cousin de Ravel, 2010). Dans le récit, Lisbonne est présentée par quelques-uns de ses lieux de marque qui maintiennent l’illusion de l’authenticité : le port avec ses lupanars, le monastère de Xabregas où fut emprisonnée la duchesse de Mantoue lors de la révolte du 1 er Décembre 1640, la place du Rossio où l’on organisait autrefois des corridas, le Tage avec les mariniers en train de travailler. Mais, comme pour Quignard, la géographie réelle – tout comme l’Histoire – doit rester en marge du récit, on a affaire à une description plutôt minimale de l’espace où l’action se passe. Les deux maisons où Luisa passe sa vie doivent être conformes à son statut social élevé. Néanmoins, celles-ci ne sont pas exactement décrites. En évoquant la vie privée de l’époque, Quignard fait attention plutôt au nombre de domestiques et d’employés qui entourent les personnages. Le flou et, par conséquent, l’universalité caractérisent les endroits où les protagonistes
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