AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 145 tous. » (F, 12). Quignard brouille de nouveau les frontières qui séparent le temps narratif et celui historique. Ses protagonistes figurent parmi les proches du roi : « La petite Luisa d’Alcobaça avait alors huit ans et se tenait auprès du roi Jean dans la tribune. Elle portait un châle jaune. […] Monsieur de Jaume, ce jour-là aussi, descendit dans l’arène et il agenouilla deux taureaux. » (F, 12-13). Douze ans plus tard, la voilà transformée en jeune belle femme. Luisa partage son temps entre la musique et la contemplation de son image dans un petit miroir offert par Monsieur de Jaume, ami de son père. L’insertion de cette année, 1659, dans le texte narratif a le rôle d’intégrer dans l’Histoire la petite histoire et d’en assurer l’authenticité. En revanche, la confusion du lecteur augmente lorsqu’il parcourt la description d’une fête conviée par le comte João de Mascarenhas « un jour de juillet […] dans la campagne qu’il faisait édifier loin de Lisbonne, dans les collines et les bois » (F, 18) et parmi les participants se trouvent non seulement les protagonistes, mais aussi le roi Jean IV, qui à cette date (probablement été 1659) était mort depuis trois ans ! De plus, tout comme l’affirme l’historien JoséMeco, « la date précise du début de la construction du Palais est inconnue. Elle est probablement située dans les années 1660, à la fin des guerres de Restauration […], peut-être 1665. » (F, 118). L’écrivain joue constamment avec et réarrange plusieurs repères historiques du Portugal de la première période après la Restauration pour créer une chronologie vraisemblable des événements. Dans le dernier chapitre il imagine le déroulement de la visite au nouveau palais Fronteira du roi Pierre accompagné du prince Cosme et du marquis Filippo Corsini, en 1669. Cette visite est évoquée par José Meco : « Le premier témoignage en date est le récit de la visite du prince Cosme de Médicis, le 7 février 1669, écrit par le marquis Filippo Corsini. Il précise que la maison, petite et galante, était encore en construction. » (F, 120). 5. Personnages/personnalités La même technique de franchir les frontières spécifiques à la fiction historique s’applique pour la création des personnages. Il est à remarquer le soin de l’auteur de leur établir des liens étroits de parenté ou d’amitié avec certaines personnalités portugaises de l’époque. Quignard privilégie de la sorte la vie privée dont les détails exprimés avec acuité rendent « le roman viable, vif » (Rabaté, 104). Il ressuscite ainsi le passé quotidien des gens anonymes. Si l’on se rapporte à Monsieur de Jaume, celui-ci est placé géographiquement et historiquement de manière à en assurer la véridicité : originaire de Guyenne, ancienne province de France dont la capitale était Bordeaux, chevalier impliqué – en qualité d’allié français –

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