AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 152 dans les méandres de la problématique identitaire, de la double appartenance culturelle et linguistique au français et au grec. Or, la littérature migrante, longtemps considérée comme périphérique ou mineure , selon l’acception de Deleuze et Guattari, a fait son apparition dans les Lettres françaises émergeant, de la sorte, de nouveaux discours. D’après Deleuze et Guattari, « une littérature mineure n’est pas celle d’une langue mineure, plutôt celle qu’une minorité fait dans une langue majeure » (29). Cette notion désignerait « les conditions révolutionnaires de toute littérature au sein de celle qu’on appelle grande ou établie » (Deleuze et Guattari, 33-34). Selon les deux philosophes, la littérature mineure renvoie à trois caractéristiques majeures : « la déterritorialisation de la langue, le branchement de l’individuel sur l’immédiat-politique, l’agencement collectif de l’énonciation » (Deleuze et Guattari, 33). En fait, il est possible d’observer que tous les migrants, tous les auteurs exilés d’origine étrangère, qui rédigent en français et qui, dès lors, font donc partie de cette littérature mineure, sont surchargés d’une représentation qui n’est pas uniquement individuelle mais plutôt collective marquée par la langue, la culture et la littérature. Par la distance qui s’établit entre leur culture d’origine et leur culture d’adoption, les écrivains migrants deviennent, comme le souligne Julia Kristeva, à la fois « dépositaire[s] et témoin[s] » (25). La littérature mineure trouve donc ses origines dans ce parcours d’exil, de déterritorialisation, d’étrangeté, de déracinement. La littérature migrante insiste « sur le mouvement, la dérive, les croisements multiples que suscite l’expérience de l’exil » (Nepveu, 234). Cette écriture, qui relève d’une multiplicité de croisements identitaires, est produite par des écrivains en situation d’entre-deux culturel. Comme le souligne Édouard Glissant, il s’agit d’une littérature qui se manifeste « dans une époque où elle produi[t] de l’épique nouveau et contemporain » (67). On se réfère à ces écrivains comme « communauté imaginée », un concept emprunté à Benedict Anderson, qui prend place dans le contexte d’une vaste réflexion portant sur l’appartenance nationale du fait littéraire, pour décrire un processus d’identification à partir duquel les individus se considèrent partie intégrante d’une communauté nationale. Or, il s’agit, pour Anderson, d’une communauté imaginaire dans laquelle les membres qui la composent ont le sentiment de faire partie de cet ensemble sans connaître « la plupart de leurs concitoyens » (18). Ainsi, ces écrivains allophones venus d’ailleurs, « passeurs de langue […] passeurs de frontières » (Delbart 2005, 115) ne s’inscrivent plus ou s’inscrivent difficilement dans l’histoire littéraire nationale et se voient, dès lors, catalogués, rangés, non dans la bibliothèque nationale, mais dans la littérature dite « francophone ».
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=