AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 153 Cette division marque un écart qui parait caractériser les littératures francophones et la littérature française comme le souligne Jean-Marc Moura, lorsqu’il affirme : « le clivage est bien affirmé entre la littérature française, éléments notoires du patrimoine et du prestige de la nation, et les littératures francophones. » (2011, 30). Cette remise en cause dénonce la mise en marge du corpus francophone par l’institution littéraire française entrainant ainsi la création « au sein des littératures de langue française, [d’]une catégorie non homogène où se verraient relégués les écrivains nés hors de France et/ou nourris d’une culture différente » (Moura 2011, 30) les estimant moins légitimes. D’après Moura, « il s’agirait non seulement d’un ghetto, mais l’établissement des frontières entre "littérature française" et "littératures francophones" reviendrait souvent à considérer que de l’une à l’autre se produit une perte d’importance symbolique » (2011, 30). Selon Lise Gauvin, cette gestion symbolique de la marge se caractérise par « deux extrêmes que sont l’intégration pure et simple au corpus français et la revalorisation exclusive de l’exotisme » (Gauvin 1997, 9). Ce clivage est encore plus important lorsque l’on ajoute les écrivains allophones n’ayant aucun rapport vécu, proche ou lointain, personnel ou collectif à l’histoire coloniale de la France. Dans ce cas particulier, il s’agit d’écrivains qui décident de recourir à « une langue sans tabous » et de « témoigner dans la langue de la liberté » (Delbart 2005, 130), une langue pour laquelle ils nourrissent « une passion exacerbée […] devenue l’outil de l’expression écrite » (68). Ces écrivains qui n’avaient jusqu’alors aucune attache à la langue et à la culture françaises sont reconnus et deviennent acteurs à part entière dans un milieu qui leur était étranger. À propos de ce clivage, Jean-Marc Moura rappelle l’anecdote de l’écrivain algérien Abdelkader Djemaï, qui affirmait : « Quand un Espagnol (Jorge Semprun), un Tchèque (Milan Kundera), un Anglais (Theodore Zeldin) ou un Grec (Vassilis Alexakis) s’exprime et écrit en français, on dit : "C’est un cosmopolite". Quand il s’agit d’un Algérien ou d’un Sénégalais, on s’écrie : "Voilà un immigré !" » (2007, 30). Or, comme le remarquent Paul Aron et Alain Viala, « intégrer les études francophones dans l’histoire de la littérature française, ou "francophoniser" celle-ci, permettr[ait] de dépasser les relents nationalistes de l’histoire littéraire » (2005, 117). Histoire littéraire qui a fortement été mise en cause sur ces fondements, sur sa hiérarchie par les écrivains de la génération des années 70. La littérature française conçue par des auteurs étrangers marque considérablement le tournant du siècle. Ils s’approprient la langue française et l’utilisent en littérature afin de transformer « leur tourment de langage en imaginaire des langues » (Gauvin 2004, 335).
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