AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 156 Rappelons à ce titre une distinction, qui représentaient une première en décernant le Prix Médicis à deux écrivains étrangers qui avaient choisi comme langue d’écriture le français. Cette reconnaissance a été, en effet, accordée au Grec Vassilis Alexakis pour La Langue maternelle et au Russe Andreï Makine pour Le Testament français en 1995. Comme le témoigne Véronique Porra : si l’on peut aspirer à la liberté d’écriture, à l’égalité face au jugement de la critique et des institutions, à la fraternité mondiale des littératures, on ne peut nier les faits : à savoir que la dialectique centre-périphérie n’est pas seulement une création du système francophone, mais un modèle entretenu par les différences fondamentales que l’on constate entre par exemple les œuvres francophones fondamentalement marquées par l’habitus postcolonial (posture de subversion – centrifuge –, discours de l’altérité et de la marge) et les littératures produites par la plupart des auteurs allophones d’expression française (posture d’orthodoxie, reproduction des discours et des valeurs du centre – centripète –, discours de l’altérité et de l’intégration). (2008, 45). Pour Véronique Porra, force est de constater que le manifeste « a eu pour mérite de médiatiser un certain nombre de dysfonctionnements du "système littéraire francophone" » (51). Par ailleurs, la chercheure ajoute qu’il importe de « mettre en évidence un malaise profond des auteurs, en particulier du fait de la persistance de la relation centre- périphérie qui continue d’imprimer son sceau aux littératures d’expression française » (51). Le « Manifeste pour une littérature-monde en français » reste ouvert vu qu’il a occasionné le débat et a produit « un discours, qui jusqu’à tout récemment encore, était, pour bon nombre d’écrivains, de l’ordre du tabou, tout simplement parce que de telles considérations portaient atteinte au mythe de la liberté du créateur » (Porra 2008, 52). Or, ces écrivains qui de fait écrivent en français, dans des conditions qui vont de l’exil politique pur et simple, à la migration ou à l’écriture sur place, finissent par mettre en avant un questionnement identitaire qui peut passer par le vécu de l’identité hybride dans le pays d’accueil. D’une part, ils racontent leur parcours d’errance, d’exil, de croisement de frontières, de perte de repères. D’autre part, ils partagent leurs émotions face à l’apprivoisement, à l’intégration dans un nouvel espace géographique, face à la problématique de l’apprentissage d’une langue, face à la construction d’identités nouvelles, à la découverte de « l’autre » (Todorov, 11). D’après Julia Kristeva, l’écrivain transculturel, venu d’ailleurs, vit le « cosmopolitisme des écorchés » (25). Pris dans cet ancrage culturel marqué par cet entre-deux, par cette double appartenance, il voit dans « l’exil, la possibilité ou la nécessité d’être
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