AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 162 Le français m’avait fait oublier une partie de mon histoire, il m’avait entraîné à la frontière de moi-même. Je n’écrivais en français que des histoires fondées sur le présent, ou imaginaires. J’avais trente-cinq ans. J’eus le besoin de me souvenir, de revenir au cœur de moi-même, de me raconter une histoire grecque […] J’étais curieux de voir quel genre de livre naîtrait des retrouvailles avec ma langue. Serait-il semblable à ceux que j’avais écrits en français ? Je n’ai pas l’impression qu’il soit très différent. Il doit certainement davantage à ma mémoire qu’à mon imagination […]. Il me semble que ce roman porte la trace de l’émotion que j’ai ressentie quand, après tant d’années, j’ai sorti la machine à écrire grecque de sa boîte […]. Chaque fois que mon regard se posait sur la machine à écrire grecque enfermée dans sa boîte, sous la table, j’avais le cafard. Je pris la décision de traduire certains de mes articles et de les envoyer à divers journaux à Athènes. J’entendais renouer ainsi avec ma langue, assurer en quelque sorte la survie de mon double. (Alexakis 1994, 242-243). Cet extrait montre combien l’auteur cherche à rétablir un pont entre sa culture source et celle qu’il a adoptée. Ce virage vers sa langue maternelle est encore souligné par Alexakis lorsqu’il tient, encore une fois, à justifier son aller-retour entre deux langues : Je cherchais mes mots et, souvent, le premier mot qui me venait à l’esprit était français. Le génitif pluriel me posait parfois de sérieux problèmes. Mon grec s’était sclérosé, rouillé. Je connaissais la langue et pourtant j’avais du mal à m’en servir, comme d’une machine dont j’aurais égaré le mode d’emploi. Je me suis aperçu en même temps que la langue avait énormément changé depuis que je l’avais quittée, qu’elle s’était débarrassée de beaucoup de mots et avait créé d’innombrables nouveautés, surtout après la fin de la dictature. Il a donc fallu que je réapprenne, en quelque sorte, ma langue maternelle […]. Je continuais cependant à écrire en français. Je le faisais par habitude et par goût. (Alexakis 1997, 242-243) Le français comme le grec ! Les deux langues ont la gentillesse de me proposer des choses qui vont dans le sens de l’histoire. Qui vont dans mon sens. (Guichard 2007b, 20). In fine , Alexakis semble s’être fait à l’idée que son travail en tant que romancier et auto-traducteur se fera dans cet entre-deux langues. L’auteur assume ses deux identités, c’est pourquoi il décide « d’utiliser à tour de rôle les deux langues, de partager [s]a vie entre Paris et Athènes » (Alexakis 1997, 248). Ce croisement bilingue, ce « dialogue mystérieux que chaque auteur entretient avec les mots » (Alexakis 2010, 332) est bien présent chez l’auteur dans Paris-Athènes (1989), La Langue maternelle (1995), Les Mots étrangers (2002) , Le Premier Mot (2010). Or, le grec et le français, languematernelle et langue d’adoption font entièrement partie de l’écriture d’Alexakis qui avoue avoir « choisi la langue en fonction des personnages » (Bessy, 241). L’auteur est alors convaincu que, « si [s]es personnages sont
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