AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 166 de réduire le clivage entre deux mondes. Deux codes culturels se tissaient alors et favorisaient l’échange. À la manière de Proust, pour Fellous l’écriture nourrit sa vie. Tel est d’ailleurs le but qu’elle se donne depuis l’ incipit d’ Avenue de France 2 : « Reprendre l’histoire du livre, là où je l’avais laissée. Je dis livre, mais je veux parler de vie. » (11) Le repli sur le passé individuel et le sillage de l’exil favorisent la dimension autobiographique : le « je » se cherche dans le miroir pour prendre conscience de ses liens avec le monde. Or, ce besoin de « se raconter » en même temps qu’on raconte les autres fusionne la mémoire individuelle à la mémoire collective : C’est une prière qui aimerait épeler l’histoire d’un siècle non seulement dans cette région du monde, Tunisia North Africa, mais aussi dans tous les autres pays tissés de cabrioles, migrations, déplacements, illusions, glissement, métamorphoses, collages, paradoxes, clans, réseaux, rivalités, colonisations, grands cauchemars organisés, abandons, rêves de tous les jours, servitudes volontaires, hallucinations en tout genre. ( AF , 28) L’écriture de soi ainsi conçue par Fellous renvoie à l’une des pratiques littéraires novatrices de notre société postmoderne : l’autofiction. Depuis qu’en 1977 Doubrovsky a créé le néologisme pour tenter de caractériser son roman Fils , les définitions foisonnent dans les discours des théoriciens sans qu’il existe d’accord unanime. Pourtant, le genre s’est imposé par un usage fréquent, notamment dans la littérature féminine 3 . Entre le pacte fictionnel et le pacte autobiographique, vastement établi par Philippe Lejeune (1995), l’autofiction interpelle les créateurs sur les limites de leur écriture 4 . Les formules sont nombreuses en fonction des enjeux des textes, comme le suggère la catégorisation de Gérard Genette (1991) ou les thèses de Vincent Colonna (2004). Notre but est de montrer en quoi la création de Colette Fellous s’appuie sur cette écriture du moi et à quel degré elle en dépasse les frontières. Les textes autobiographiques de l’écrivaine se situent à la croisée de plusieurs catégories : le roman, le récit de vie, l’autofiction, la photobiographie et l’autoportrait. Nous essaierons de présenter dans quelle mesure, par l’intermédiaire de la fiction, la volonté de représenter son « moi » s’allie à l’intention de comprendre son entourage. La création 2 Dorénavant désigné à l’aide du sigle AF , suivi du numéro de la page. 3 Notamment les textes de Marguerite Duras, Sophie Calle ou Annie Ernaux en fournissent des exemples. 4 La définition de Serge Doubrovsky suggérait déjà la subjectivité possible : « L’autofiction c’est la fiction que j’ai décidé, en tant qu’écrivain de me donner à moi- même et par moi-même, en y incorporant au sens plein du terme, l’expérience du vécu, non seulement de la thématique, mais dans la production du texte. » (Doubrovsky, 70).
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