AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 169 entre les différents actants auxquels il donne consistance. Dans certains passages il contribue à maintenir le suspense. Le secret est alors comparable aux engrenages de production d’intérêt utilisés par la fiction romanesque. Dans Aujourd’hui la voyageuse anonyme du métro et le secret qu’elle abrite déclenchent l’écriture mémorielle de l’auteure (13). Dans Plein été la métaphore du secret devient un axe structurant du récit à part entière. Ce motif engendre la prise de parole et en fournit le scénario sur lequel s’appuie le texte : « J’ai un secret. Je sais qu’il est resté caché dans l’été, mais où, quand, pourquoi, lequel ? » ( PE , 13). Le secret, en tant que stratégie narrative, encadre le discours par sa présence explicite à l’ incipit et à la clôture. La frontière entre réalité et fiction s’estompe pendant ce procès mémoriel : le pouvoir de communiquer transforme la narratrice en démiurge. Elle a, dès lors, l’aptitude de déborder les catégories du faux et celles du temps ou de l’espace, donc du vrai. Sa démarche est d’autant plus révélatrice qu’elle lui permet de surmonter la mort. Si dans Aujourd’hui elle rappelle le surnom que lui adressent ses frères, « l’épicurienne » (37), c’est à cause de sa « technique » qui, par la considération des détails, les empêche de disparaître. Rédemptrice, sa perspective implique l’abolition des limites imposées par la réalité en devenant, de nouveau, fée créatrice capable d’échapper aux limites de l’espace et du temps : dans son paradis de l’enfance les séjours vacanciers se transforment en jeu de cartes. La chronologie y éprouve des variations subjectives : dans Plein été la belle saison est découpée sous forme de carte qui nourrit la pioche du jeu de la narratrice (137). De même, la cartographie de Fellous n’obéit qu’à des critères géographiques. Sa topographie est constituée par des lieux – à peu près les mêmes dans les trois volumes – dont la caractéristique principale est d’être liés par une chaîne affective. Il s’agit d’endroits tels que cette Avenue de France où s’inscrit l’histoire de la Tunisie et de sa famille ou de cette maison blanche ( Aujourd’hui ) où l’on reste à l’abri de la guerre, où l’on trouve des provisions à la fois alimentaires et spirituelles. Il s’agit encore du couloir de l’appartement où des objets chers aux habitants s’entassent ( Plein été ). Dans Aujourd’hui la découverte de la France se produit d’une manière très proustienne, par la façon dont le maître d’hôtel sert le melon et n’a rien à composer avec la carte de l’Afrique qui accompagne le passage (36). Par ailleurs, les voyageurs ramenés par les transatlantiques qui explorent la Tunisie au tout début du XX e siècle ne sont que « des morceaux de ma carte de géographie » ( AF , 84). La corporéité de ces passagers s’atténue tout comme leur connaissance du pays est diluée car livresque. Leur regard sur la région se fonde sur une idée accouchée par les mots des hommes, ce qui reste une démarche parallèle à celle des hommes qui ont établi les cartes
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