AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 184 l’infériorise » (146). Plus clairement, l’étudiant africain vit des discriminations semblables à celles dont il fait l’expérience dans son pays qui, il faut le souligner, est un territoire administré par la France. Dans son étude sur la figure de l’autre, Paterson insiste sur le rôle de celui qui dit l’altérité. Ainsi, la saisie de l’altérité de la figure de l’étudiant noir passe bien évidemment par la distinction entre le regard, la voix de son vis-à- vis français ou blanc, et puis le regard que Kocoumbo et ses semblables portent sur eux-mêmes en tant qu’Africains dans un monde qui ne leur appartient pas. La prise de conscience de sa différence provoque chez l’étudiant noir des ajustements qui soit le perdent, soit lui causent de graves désagréments tout au long de son séjour en terre française. Tout d’abord, son apparence physique est source de curiosité. L’arrivée de Kocoumbo à son lycée lui permet de mesurer l’ampleur de son étrangeté comme le témoigne la description faite par le narrateur : « Il traverse la cour, longe le préau. Une tête enfantine se montre à l’une des fenêtres des classes, puis une autre. Les vitres se tapissent de visages espiègles, de museaux curieux. Lorsqu’ils disparaissent, d’autres surgissent, et les yeux se braquent sur lui avec insistance et attention. » ( KEN , 103). L’étudiant noir fait pour la première fois l’expérience de son altérité. Au milieu de cette foule d’enfants avec qui il va partager les journées entières, le jeune africain prend également conscience de ce que la réalité sociale en métropole est différente de celle vécue en colonie. Analysant la trajectoire de « l’élève migrant africain au tournant des indépendances », Nicolas Treiber estime que la présence de Kocoumbo au sein de cet établissement souligne la différence des systèmes éducatifs en dépit de « l’alignement de l’enseignement de l’AOF sur celui de la métropole » (2010, 39). Car, Kocoumbo est placé en classe de quatrième bien qu’âgé de 21 ans. Bien des années après, lorsqu’il travaille durement pour rattraper l’écart qui subsiste entre ses camarades français et lui, les remarques que lui font ses enseignants consacrent également son altérité. Le professeur de littérature lui signifie ceci : « Vous avez un sens très aigu de notre langue, mais vous manquez d’expression littéraire. » ( KEN , 121). L’utilisation du possessif « notre » dépossède ou exclut le personnage de l’héritage de la langue française. Plus important encore, l’étudiant africain est désigné et jugé à l’aide des stéréotypes qui ont établi le noir en tant que race inférieure. Sont éloquents les rapprochements faits par ses camarades de classe entre lui et les comportements animaux, comme le fait son jeune camarade à travers la question suivante : « Cher monsieur, nous aimerions tout de même savoir, ma fiancée et moi, si chez vous, vous vivez sur les arbres » ( KEN , 128). Ce qui témoigne de l’abîme qui sépare les deux groupes dont chacun est le représentant. Tandis que le blanc
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