AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 196 C’est l’époque où les populations (aussi bien juives que musulmanes) pourchassées par l’Inquisition connaissent le froid, la famine, la peste ; où l’exil devient le lot de milliers d’Andalous qui fuient le continent européen pour aller se réfugier dans le pourtour sud de la Méditerranée, où les sentiments religieux s’exacerbent (le protestantisme, la Reconquista catholique). Au milieu de cette Histoire tumultueuse, Maalouf installe son personnage principal Hassan Ibn El Wazzan qui écrit son autobiographie et la dédie à son fils. L’Histoire est relatée au début du roman, à partir de regards croisés et d’une polyphonie énonciative des principaux personnages inscrivant la subjectivité des faits historiques dans le récit, d’où une richesse de points de vue pour un même événement. En effet, Maalouf construit à partir de l’exemple de la famille de Hassan ibn El wazzan une approche de la communauté grenadine du XVI e siècle. Il organise le premier chapitre en concentrant toute l’attention (voire la tension) sur le noyau familial d’où émerge Hassan, sur les principales causes à l’origine de l’éclatement de sa famille (la passion éperdue de son père pour une esclave). Cette technique a pour effet de voiler, en quelque sorte, l’Histoire et de la faire passer au second plan, de « déplacer » donc l’intérêt du lecteur vers l’histoire fictive des principaux protagonistes alors que l’Histoire précipite la dégradation de leur situation. Dans le second chapitre, Maalouf met en avant les rapports conflictuels, la crise de communication et de confiance entre Hassan et son père et la rupture qui s’opère entre deux conceptions du monde radicalement opposées, l’une dépassée, radicale, repliée sur elle-même et infléchissable, l’autre se tournant vers l’avenir, ouverte, tolérante. Maalouf élabore donc une micro-représentation de la société à partir de la cellule familiale, regroupée autour d’un chef à autorité absolue et au discours dominant refusant toute contestation ou opposition. Or, la discipline historique évacue le rôle de la famille dans le processus historique comme nous l’explique Pierre Barbéris : « Chez les historiens, attaché à leur projet constructif, la famille est absente (donc non problématique) ou bénie. Chez les romanciers, elle est le premier enfer, le premier nœud de vipères, le premier lieu de la mise en cause idéologique. » ( 201) Nous voyons bien à travers cette citation comment l’écrivain opère un « déplacement » axial, c’est-à-dire en contournant la rigidité et la fixité du seul fait historique par la mise en avant de ce qui est anecdotique, fictif, instable et contingent dans la mesure où cela relève de l’ordre de l’intime, du personnel : le noyau familial ; lieu hautement symbolique. Le rôle de la famille à travers notamment le rapport père/fils est également présent dans les textes de Meddi et de Benfodil. Dans le roman Body Writing : Vie et Mort de Karim Fatimi, écrivain (1968-2014) , c’est
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