AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 199 sa brutale disparition dans un accident de voiture. La narratrice ressent un profond malaise car elle découvre qu’elle ne connaissait pas un pan entier de la personnalité, de la vie antérieure, intérieure et des profondes angoisses de son époux. La lecture de ce journal intime devient pour elle une sorte de « voyage au bout de la nuit », au bout de l’enfer dans lequel était plongé son conjoint. Dès lors, le lecteur est introduit dans l’intériorité de ce mari absent mais dont la voix retentit et reste vibrante. L’écriture dans ce texte hybride oscille entre la voix de papier de Karim Fatimi et celle de Mounia, entre le « je » discursif de l’absent et le « je » narratif de Mounia. Les deux récits sont enchâssés l’un dans l’autre d’où un dédoublement de voix et un effet de dialogisme. Dans son journal intime, Karim évoque son mal de vivre, son obsession de la mort et sa conception de l’écriture. Le lecteur de Body writing est plongé dans une intériorité blessée et une identité repliée sur elle-même, recluse dans un passé sombre et traumatisant. Comme dans le roman 1994 d’Adlène Meddi, la mémoire est associée à l’émotion de la souffrance et du mal-être. Ces deux textes romanesques mettent en avant le rapport dialectique entre réel/fiction par le brouillage constant des limites qui les séparent. Adlène Meddi s’attache, en effet, à décrire la réalité, à représenter le monde à travers sa matérialité et sa plasticité. Les mots ravivent, concrétisent la douleur morale et physique, ils donnent vie à ce que Michel Collot nomme « la matière-émotion » 7 . En d’autres termes, ils créent une représentation poétique de la matérialité du monde et de l’émotion qui se dégage au contact de cette matière. La douleur physique ressentie après l’interpellation musclée de Amin, le conduit à se réfugier dans un îlot de solitude intérieure et à y demeurer à l’abri d’un monde agressif et hostile selon le narrateur : « Secousses. Le corps les ressentait. La tête aussi. À l’intérieur. Amin croyait qu’il dormait. Une douleur au bras. La nausée. La douleur irradiait aussi son dos, sa nuque, son crâne. […] Il ne voulait pas ouvrir les yeux, il voulait s’arracher les oreilles et rester seul, se retrouver en lui-même, dedans , tout au fond. » ( 1994 , 28) Le personnage se referme sur lui-même et s’isole du monde extérieur en se réfugiant dans sa solitude et son silence, de la même manière que le personnage de Benfodil se retire du monde, se recroqueville sur lui-même à travers l’écriture : « Tu t’enfermais, tu t’enfermais, tu t’isolais sur ton île – l’écriture » ( BW , 225) lui reproche la narratrice qui recueille ses mots. 7 Michel Collot explique : « L’émotion est donc elle aussi liée à un horizon, qui déborde le sujet mais par lequel il s’exprime. Elle est le versant affectif de cette relation au monde qui me semble constitutive de l’expérience poétique. Mais plus encore que l’horizon, elle échappe à la représentation, et ne peut prendre forme qu’en investissant une matière, qui est à la fois celle du corps, celle du monde et celle des mots. » (2-3)
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