AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 201 Non pas effacer la violence ou la crainte de sa propre mort, là, juste en bas de chez eux, mais effacer ce qui allait advenir, ce destin contaminé par le sang encore tout chaud dans lequel tous avaient plongé, tueurs et tués, futurs tueurs et tués. Il n’y avait de certitude que la noyade. […] Il fallait apprendre à nager là, tout de suite. Même si c’était déjà, et depuis longtemps et pour l’éternité, tellement trop tard. ( 1994 , 37) La jeunesse d’Amin et de Sidali s’étiole et se crispe, le corps porte en lui les stigmates douloureux du passé violent, destructeur de tout, y compris d’un hypothétique espoir en l’avenir, le présent devient par la force des choses, vide et obscur. Les personnages se sentent en effet vides, vidés d’eux-mêmes car une partie d’eux est restée figée dans le passé : « Il voulait retrouver ce qu’il avait laissé là-bas, ce bout de lui toujours emprisonné dans les filets d’une guerre qu’ils pensaient, jeunes, apprivoiser en la menant à leur tour. » ( 1994 , 68) Le narrateur souligne la vacuité de l’être heurté : « il était son propre fantôme. » ( 1994 , 41) C’est sur un autre plan que Benfodil investit son travail d’écriture, en déplaçant les frontières formelles et en déroutant le lecteur. Pour l’auteur du roman Body writing , il n’y a pas de frontières entre le réel et la fiction dans un livre où s’imbriquent des collages, des récits autobiographiques, des poèmes et des discours rapportés de la vie quotidienne. L’intertextualité et les citations directes de passages d’œuvres littéraires y sont donc nombreuses. Le réel s’incruste dans le texte, des morceaux ou des greffes de réel sont happés par le mouvement de l’écriture et se superposent dans le corps du texte dans la perspective d’une « pensée de la trace » (Glissant) : photos, dessins d’enfants, pages déchirés, brouillons d’écrits, graffitis urbains, choses entendues dans la rue ou dans des cafés populaires transcrites telles quelles, bouts de réel ordinaire, textes d’autres auteurs, citations, collages, néologisme (« insomnuit »), discours rapportés. Le réel est donc greffé au corps vivant, mouvant, troublant du texte, du « corps-livre » selon l’expression de Benfodil. Une écriture de la « démesure », aucune limite, aucune frontière ne peut lui fermer l’accès, freiner son écoulement massif, son flux nerveux. Une langue distordue, malmenée, désaxée pour dire la douleur du deuil, pour épouser toutes les formes. Toutes les émotions sont fondues dans le corps du texte ou le « corps-poème », « corps de papier » ( BW , 76). Je citerai, à titre illustratif quelques procédés d’écriture employés par Benfodil dans son roman, difficilement catégorisable : mise en présence de l’arabe dialectal, classique ou savant (la langue du Coran vient au contact de la langue française) ; inscription de la graphie, du rythme et du phrasé de l’arabe pour donner corps à l’émotion de douleur sous forme de leitmotiv, d’élégie, de complainte, d’assonances et d’allitérations avec

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