AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 202 la nouvelle de la mort du poète Mahmoud Darwich ; le discontinu, la fragmentation, l’hybridité, le blanc textuel, le rythme saccadé, une forte oralisation du discours et le bilinguisme sont autant de possibilités accrues de créativité littéraire, d’éveil de l’imaginaire par l’arabe dialectal ou de poétique du langage de la rue et des choses entendues. Il n’y a pas de frontière pour Belfodil entre la poésie du réel et celle du récit car celle- ci irrigue celle-là et constitue « la matière palpitante de la vie » ( BW , 133) La réalité est déplacée et incrustée dans la matérialité du livre, car « la vie, c’est l’œuvre », « la poésie brute du réel » nous dit le narrateur. Hybridité, métissage du factuel et du fictif ou selon l’expression de Glissant, « créolisation » esthétique sont donc le nouveau paradigme de l’art contemporain en connexion directe avec l’instantanéité sociale et réelle. Le langage poétique recompose la matérialité du monde et du corps selon Benfodil qui fait dire à son personnage : « ce n’était pas vraiment du bodyart mais j’aimais bien ce concept de … body writing […] écriture corporelle. Cette …corps-et-graphie. » ( BW , 48-49) Benfodil déstabilise et désaxe la langue française, « déplace » le langage selon ses propres mots, au moyen de ce qu’il appelle une « grammaire de la déformation » : « Chaque fois que je nomme quelque chose, que j’orthographie quelque chose, je le perturbe, je le déplace, je le dé-range, je le déforme, je le dégomme […] L’écriture comme grammaire de la déformation. Du décalage sémantique et ontologique. On ne peut nommer qu’en troublant la tranquillité des sens. » ( BW , 132) Le sens n’est jamais là dans Body writing , le sens n’est pas figé, en attente de déchiffrement mais en construction, en mouvement circulaire, dans un va et vient incessant, incantatoire, mouvement de construction/ déconstruction. Pour Benfodil, il s’agit de déplacer le sens sur le chemin le plus tortueux, le plus improbable, le plus « intranquille », le plus escarpé, le moins évident possible. Cela demande une constante attention. L’émotion est constamment en alerte. La lecture devient un exercice périlleux car elle est constamment perturbée par la mise en suspens du sens toujours différé. La lecture se transforme en une aventure improbable, instable, incertaine car le texte déstabilise les habitudes littéraires, « l’horizon d’attente » du lecteur en quête de sens. Parcourir le texte de Benfodil devient une mise en haleine de l’attention du lecteur par le déplacement constant du sens sur une ligne de fuite mouvante. On assiste à une « déterritorialisation » du sens, par le glissement d’un niveau à un autre, d’une strate à une autre. Benfodil noie le lecteur dans un jeu de mise en abîme au niveau aussi bien de l’écriture que de la lecture. Cependant le sens devient moins fuyant et le texte moins ardu lorsqu’un événement heureux survient dans la vie du principal personnage. La naissance de Neïla est un moment de pur bonheur pour

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=