AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 214 Pour cela, la narratrice effectue des va-et-vient incessants entre Alger, la capitale, et Césarée, la ville de l’héroïne. Les témoins interrogés sont toutes des femmes, sans doute parce qu’elles étaient les véritables observatrices autour de Zoulikha, les hommes étant montés au maquis pour la guerre. L’une des mémoires vives interrogées est Mina, la fille de la disparue : ― Mina, toi qui sais tout sur l’odyssée de ta mère, j’ai besoin à partir du dernier récit de Dame Lion, de faire défiler les péripéties, au moins dans la manière si précise, et parfois si détaillée, de Lla Lbia ! Peux-tu m’aider ? » ― Bien sûr, je peux essayer, répond doucement Mina, se demandant à son tour, puisque cette femme reste ainsi habitée par l’histoire de Zoulikha, pourquoi, dès lors, sa hâte soudaine à repartir ? En fait, cette nuit-là – Mina hésite –, je remarque maintenant que ce fut la dernière que ma mère passa dans sa ville ! ( FSS 151) Ici, l’écrivaine place au cœur de la fiction, des faits tirés du réel. En interrogeant les enfants de l’héroïne, elle marque ainsi le texte d’une présence authentique, usant des témoignages comme cautions de parole. Le texte qui, territorialement est ancré dans l’espace algérien, devient le moyen par lequel on exhume une histoire réelle, longtemps rangée dans les tiroirs de l’oubli. Les entretiens et les témoignages, sous le couvert du documentaire à réaliser, donnent consistance à un référent fictionnel. Il s’agit de dire comment l’écrivain sort de la fiction pour aller à la rencontre du réel, pour en restituer l’expérience, en se servant notamment des entretiens. La finalité de ce travail de terrain est la réalisation d’un documentaire sur Zoulikha, visant à retracer sa vie, avec un souci de précision et de justesse de récit : De nouveau le printemps. Deux ans plus tard. Je finis le montage de ce film dédié à Zoulikha, l’héroïne. Dédié aussi à Béla Bartók. « L’histoire de Zoulikha » est esquissée en ouverture. Deux heures du film s’écoulent ensuite en fleuve lent : fiction et documentaire, son direct souvent, quelques dialogues entre femmes ; des flots de musique, traditionnelle aussi bien que contemporaine. ( FSS 17-18) Le projet cinématographique révélé dans La femme sans sépulture fait ici écho, comme déjà mentionné, à un film réalisé par Assia Djebar, La Nouba des femmes du mont Chenoua 5 , dont la trame est basée sur des interviews accordées par les femmes de la tribu de sa mère qui avaient participé à la Guerre d’indépendance. 5 Film réalisé pour la télévision algérienne en 1978. Dans la composition de ce film, Assia Djebar brouille aussi les frontières du genre, en procédant à un assemblage mêlant textes documentaires, éléments autobiographiques et entretiens.
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