AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 215 En additifs des éléments cités, les personnages témoins dans l’œuvre mettent en exergue des objets qui accentuent les frontières des territoires de non-fiction. Dame Lionne, une sorte de « diseuse de bonne aventure » et grande amie de l’héroïne disparue, essaie d’utiliser tous les objets qui peuvent rappeler le vécu de Zoulikha. Les bracelets sur son poignet se dévoilent être des témoins de la vieille époque projetée dans l’ère présente, au moment où elle décide de partager son témoignage. C’est ce que Paul Ricœur 6 appelle « la preuve documentaire ». C’est-à-dire que, rejoignant l’historien aux archives, les objets qui retracent le cycle culturel d’une communauté sont traités non seulement avec beaucoup de soins distinctifs mais aussi avec une certaine interrogation, du fait que le récit décloisonne les pratiques littéraires et historiennes. Cela peut s’expliquer à travers l’attitude de Mina qui ne réagit pas tout de suite à l’interrogatoire menée par la narratrice. Elle sait prendre son temps : « Mina attentive, reste silencieuse. Elle boit à petites gorgées le café. Chez Dame Lionne, elle se sent chez elle. » ( FSS 26-27). Tout comme l’historien se familiarise avec les archives, Mina sait apprendre à se donner à l’histoire et aux objets qui témoignent de la véracité de celle-ci. En plus, Assia Djebar introduit dans son roman des éléments de datation qui se rapportent à des événements réels de l’histoire algérienne, afin de susciter un effet de vérité au prisme d’un jeu entre la fiction et la réalité. Ainsi, des faits authentiques majeurs de l’histoire du pays intègrent le texte pour brouiller la fictionalité. C’est le cas d’une date mémorable, en l’occurrence le 8 mai 1945, introduite au fil du récit dans un contexte d’évocation du passé : La passagère, aux côtés de Mina, se rappelle : ― Je sais que le 8 mai 45, quand tout l’est du pays s’embrasait puis était livré à la terrible répression, ici, à Césarée, un complot avait été démantelé : des explosifs étaient prêts pour faire sauter les portes d’un arsenal, près de la caserne, et pour s’emparer de beaucoup d’armes. Les conjurés furent trahis avant même de commencer : quatre ou cinq jeunes militants, plus un sous-officier kabyle furent arrêtés. Je me souviens surtout que l’un d’entre eux, le neveu de ma grand-mèrematernelle, fut condamné àmort, puis à la prison à vie. J’ai gardé toute petite, un vif souvenir d’une étrange scène de deuil, chez nous, autour de ma mère qui recevait les condoléances, alors qu’il n’y avait aucun cadavre exposé... ( FSS 69-70). C’est en fait, la date où tout a réellement commencé pendant cette guerre de libération en Algérie. Cette date marque les Massacres de Sétif, Guelma et Kherrata symbolisant une série de répressions sanglantes qui intervinrent à la suite des manifestations nationalistes, indépendantistes 6 À lire dans La mémoire, l’histoire, l’oubli (2000).
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