AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 223 l’interrogatoire et les multiples contrôles, la protagoniste de Douceurs du bercail subit encore l’expérience dégradante de voir son corps soumis à une fouille à l’aéroport : La silhouette se précise. C’est une dame en uniforme : jupe bleue, chemise blanche et galons à l’épaule. Elle n’est pas très jeune et affiche un bon maintien. — S’il vous plaît Madame, venez avec moi. — Où ?... — Une formalité… Une cage. De lourds rideaux noirs. Un projecteur aveuglant. Le chariot est de l’autre côté du rideau ; on voit ses roulettes du bas de la cage. Asta a accepté d’enlever sa veste, ses chaussures et ses bas. Elle refuse d’ôter le reste. Des mains gantées lui balaient toutes les parties du corps, passent sous le soutien-gorge, descendent jusqu’aux genoux, remontent sous la jupe. Asta frissonne de dégoût. Elle a le sentiment qu’on la brise. Les mains montent. Un ongle, à peine amorti par le gant, bute contre son nombril. Des doigts, autour de sa taille, longent le bord de son slip et s’arrêtent au niveau des hanches. Arrêt rapide pour consolider la prise et ça tire vers le bas. Asta réalise qu’une main insolente bifurque et cherche à forcer un passage fermé. Asta serre les jambes. La main insiste ; elle a de la vigueur et, sûrement, de l’expérience. Asta ne veut pas être vaincue. Elle sursaute. « Jamais ! » se dit-elle. Une rage bestiale la saisit. ( DB , 27) Le message émis par le toucher ganté, qui empêche le contact des peaux des personnages en question, est celui d’une asymétrie entre les deux femmes, d’un rapport de pouvoir qui distingue les deux. Cette image démontre que la peau est l’un des « lieux où s’inscrivent les blessures infligées par le monde » ( DB , 250), comme le dira plus tard le récit ; la blessure toujours ouverte du colonialisme. Ici, la frontière semble devenir « le lieu du toucher de l’autre » (Amilhat Szary, 128), bousculant « à une échelle très fine la notion du privé et du public » (Amilhat Szary, 129). Si « le corps est géographie » (Amilhat Szary, 252), ce toucher apparaît ici comme une invasion, un dépassement de limites et un franchissement de frontières de la part de l’État à l’égard de cette femme. La réaction « exagérée » d’Asta, qui agresse la policière responsable pour la fouille, finit par causer son entrée au « dépôt » — le centre de rétention des personnes dont l’admission n’est pas autorisée en France. Elle ne peut donc pas accomplir son voyage, malgré le fait qu’elle n’est pas une migrante dite illégale et nonobstant toutes les situations qu’elle a dû subir pendant les « protocoles » d’immigration. Frontières sociales Les personnages migrants africains vivent un grand nombre de frontières sociales pendant leur séjour en Europe : des frontières linguistiques, de classe, de genre et de race (couleur de peau) en sont des exemples. Dans Douceurs du bercail, nous observons grâce à l’exemple du « Quartier de la Gare » (connu postérieurement par le nom Pikine
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