AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 233 d’adaptation et son arrivée en France tombait dans un contexte favorable à la liberté de l’esprit, à une époque d’innovations en tout genre 1 . Si Tzvetan Todorov ne se sentit pas vraiment un exilé, il eut tôt fait de s’apercevoir qu’il était un « passeur » : Je me suis aperçu que j’avais mené une vie de passeur de plus d’une façon : après avoir traversé moi-même les frontières, j’essayais d’en faciliter le passage à d’autres. Frontières d’abord entre pays, langues, cultures ; ensuite entre domaines d’étude et disciplines scientifiques dans le champ des sciences humaines. Mais frontières aussi entre le banal et l’essentiel, le quotidien et le sublime, la vie matérielle et la vie de l’esprit. Dans les débats, j’aspire au rôle de médiateur. Le manichéisme et les rideaux de fer sont ce que j’aime le moins. (Todorov 2002, 382). Pour ce qui est du Roumain Virgil Tănase, à la suite de la publication de son premier livre en France ( Portrait d’homme à la faux dans un paysage marin , 1976 – roman dont la publication avait été refusée en Roumanie), suivie d’une interview dans Libération , où il se montre particulièrement critique à l’égard du régime de Bucarest, il se voit remettre par les autorités roumaines un passeport qu’il n’avait pas sollicité et le 2 janvier 1977 il monte dans le train qui le conduira à Paris. Il est fasciné par ce qu’il découvre à son arrivée, mais dira-t-il plus tard : « Je venais à Paris en homme libre, comme je l’avais été en Roumanie. Libre de rester ou de partir, sans laisser les autorités décider à ma place. » (Tănase 1990, 129). Si Todorov aimait à se décrire en « passeur », Tănase préfère se voir comme un « voyageur » 2 . Et en cela il prend une position contraire à celle affichée par de nombreux écrivains roumains exilés à Paris après 1945. D’ailleurs, Virgil Tănase entretiendra des rapports très difficiles avec ces milieux. L’écrivain refuse avec constance d’être considéré comme un écrivain de l’exil roumain, allant jusqu’à réfuter « la notion même d’exil » (Tănase 1990, 129) 3 . Un désaccord majeur, autant politique que de vision littéraire, le sépare des représentants emblématiques de cet exil roumain de Paris, réunis, avant 1990, autour de la Radio Free Europe, pour lesquels le fait banal d’avoir embrassé une idéologie opposée au 1 De ce même contexte favorable pour la vie intellectuelle bénéficia aussi Julia Kristeva, arrivée de Bulgarie à Paris en 1965. 2 Il l’a notamment affirmé lors de la conférence inaugurale de l’Université d’été de l’Institut d’Investigation des Crimes du Communisme et la Mémoire de l’Exil Roumain (IICCMER) de Sinaia (6-11 juillet 2019) qu’il assura, intitulée « Voyageurs et émigrants. Deux façons de se rendre étranger ». 3 C’est pourquoi les chercheurs ont qualifié son exil d’« atypique » (Crihana 2013), voire de « contre exil » (Lungu-Badea 2005).

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